![]()
22 février 2008
Ainsi le créationnisme « scientifique » cherche à coller au comput biblique en datant l’âge du monde à quelque 6000 ans. Il rejette le processus évolutif qui fait émerger la vie il y a 3,4 milliards d’années et compte l’hominisation non pas en milliers mais en millions d’années.
Le créationnisme « évangélique » ou « scientifique » n’est pas issu d’une génération spontanée: son évolution depuis un quart de siècle est étroitement corrélée au milieu favorable des présidences républicaines de Reagan et des Bush. De plus, les nouvelles narrations qu’il déploie se sont ajustées et ajoutées aux assauts déconstructifs d’une certaine sociologie et philosophie des sciences. En effet, tout un courant intellectuel a voulu voir dans la science une « construction sociale » parmi d’autres où le « tout est bon » (anything goes) est de circonstance. C’est donc dans un contexte postmoderne désabusé, marqué par une persistante inculture scientifique, que s’affirme un fondamentalisme chrétien en phase avec la montée en puissance d’un néoconservatisme politique.
Plutôt que d’appréhender les résonances philosophiques anciennes et fécondes entre Science et Religion, des extrémistes et agités en tous genre ont polarisé le débat autour de deux discours fondamentalistes; celui d’une part des créationnistes et des adeptes du « dessein intelligent » et celui d’autre part des matérialistes durs et autres athées militants qui rêvent de sciences encore plus « inhumaines » à l’ère marchande du tout-génétique. Entre ces deux pôles, une gamme riche de positions intellectuelles tend à réfuter à la fois l’interprétation littérale et univoque du texte biblique et celle du matérialisme dur héritier du positivisme et du scientisme du XIXe siècle. Or ces deux polarisations idéologiques ont été invalidées par près d’un siècle de révolutions et bouleversements conceptuels autour de nouveaux paradigmes scientifiques. L’incomplétude et le chaos mathématiques, l’incertitude physique, la complexité biologique ont définitivement montré le caractère illusoire des considérations néocréationnistes et hypermatérialistes sur la science.
En 2007, après l’ouverture du « Musée de la Création » de Cincinatti, l’événement le plus spectaculaire fut la percée créationniste en milieu musulman. Ainsi un auteur turc, Harun Yahya, s’est fait connaître en offrant à d’innombrables institutions scolaires et universitaires d’Europe et d’Amérique un luxueux et volumineux pavé intitulé « Atlas de la Création ». Il serait sans nulle doute un personnage insignifiant s’il n’y avait pas ses moyens financiers considérables et sa détermination à faire bannir de tout enseignement secondaire l’étude de l’évolution et du darwinisme (qu’il pense être à l’origine du communisme et du nazisme).
En niant l’évolution biologique, Yahya a repris tous les clichés et l’argumentaire des créationnistes américains qui « croient » que les êtres vivants « naquirent spontanément et complètement formés ». Faut-il rappeler qu’en islam, l’évolution et la contingence sont inscrites au coeur même de la révélation coranique qui n’est d’ailleurs pas descendue de manière « complètement formée »? Ainsi selon la tradition islamique (Sunna), la parole divine ne fut pas divulguée au prophète Mohamed d’un seul jet: les versets coraniques qui constituent le livre saint des musulmans ont été révélés par fragments tout au long d’une période historique qui a duré 23 années. Ces versets – certains abrogeants et abrogés – furent révélés à diverses occasions contingentes considérées comme les causes de la révélation (asbab al nouzoul), au fur et à mesure qu’émerge et s’organise la première communauté islamique entre La Mecque et Médine. La raison coranique telle qu’elle s’est elle-même révélée à l’être adamique est donc éminemment évolutive et non linéaire. Par ailleurs, même en admettant une création divine du monde, une différence de fond persiste entre le créationnisme fixiste propre au protestantisme et la conception islamique où Dieu travaille continuellement à sa création (« chaque jour, Il est à l’oeuvre », C. 55, 29). En islam, l’évolution n’a jusqu’ici jamais été pensée comme incompatible avec une création d’ordre divin. Toute une lignée d’illustres philosophes (VIIIe-Xe s.) a développé une pensée naturaliste marquée par l’évolution. On rappellera encore que cinq siècles avant Darwin, l’historien maghrébin Ibn Khaldoun évoquait une origine primate à l’homme.
En islam, de manière générale, il n’y a pas, même chez les plus traditionalistes, d’opposition à la science. L’écueil théorique principal auquel sont confrontés les scientifiques est la proclamation que toute la science est contenue dans le Coran. Les théologiens ne soupçonnent pas qu’ils basculent ainsi dans une désacralisation inouïe en affirmant que la science passée et à venir (connaissance dont on sait depuis Karl Popper qu’elle est par définition réfutable) figure dans un Coran éternel. Plutôt que de voir ce qui dans l’épistémè coranique précise une manière de voir et connaître le monde encourageant la connaissance scientifique, ces théologiens cherchent à valider les découvertes scientifiques par versets interposés – et vice versa – et se complaisent dans la rumination intellectuelle du « miracle scientifique » du Coran (i’jaz ‘ilmi).
Mais le second écueil théorique, beaucoup plus pernicieux, est cette importation américaine que représente le créationnisme véhiculé par une vulgarisation de caniveau et doté de leviers financiers conséquents. Ce credo fixiste s’avère en réalité un cheval de Troie en islam où l’on promeut une fausse science adossée à une religion de pacotille. L’islam, monothéisme qui a naguère favorisé l’essor des sciences, ne peut se permettre cet entrisme inter-religieux qui ressemble à une nouvelle affaire Galilée.
