Revue de livre par Mouna Hachim

Mouna Hachim, « A la reconquête du sens. Pour une raison agile en islam », Maroc diplomatique, 19 juillet 2021
https://maroc-diplomatique.net/a-la-reconquete-du-sens-pour-une-raison-agile-en-islam/

Mouna Hachim

C’est à une expédition novatrice que nous invite «la reconquête du sens» de Reda Benkirane : repenser la religion à la lumière des sciences de la complexité.

Dans une belle illustration de « transversalité interdisciplinaire », cet ouvrage va au croisement et à l’articulation des savoirs, tranchant   avec l’hyperspécialisation outrancière qui crée un fossé là  où tout est connecté.

Un voyage polyphonique nous plonge ainsi dans différents mondes via leurs penseurs, leurs civilisations, leurs concepts, leurs notions, etc., dans une perspective cosmopolite en phase avec la philosophie prônée et avec le principe   d’interculturalité   des   savoirs.   Surgissent   des rencontres croisées, parfois surprenantes – notamment entre les travaux de Mohamed Iqbal et de Gilles Deleuze – comme les principes et techniques des sciences non linéaires avec le texte coranique ou la coranologie avec la monadologie  leibnizienne…

Il s’agit incontestablement d’un renouvellement de la réflexion, qui est mis en action, déroulé devant nos yeux dans la manière même de traiter le sujet : démarche nomade mouvante dans l’espace et le temps, hybridation intellectuelle, libération de tout diktat ou cloisonnement identitaire, puissante activité mentale,  agile  et  élargie, prise audacieuse de risque, acte créatif concret, engagé, tourné vers l’avenir…

Une telle liberté de pensée, distancée des jougs dogmatiques, ne peut qu’imposer une distance critique vis- à-vis de plusieurs représentations historiques, sociologiques, géopolitiques, renvoyées dos à dos. Ainsi les rationalistes, qui appellent à la renaissance du mouvement mutazilite, ne sont pas suivis par l’auteur car selon lui ils feignent  d’ignorer  que  leur  apogée  fut  appuyée  par  une «raison inquisitoriale» du Prince. De même les salafistes contemporains (bien que la pensée salafie soit là encore, objectivement expliquée dans son contexte à travers le temps) sont perçus comme des rêveurs nostalgiques de l’État médinois des origines, n’hésitant pas à pactiser avec la transgression symbolique opérée par la religion du marché. Pareillement, les «observés» et «observants» de l’islam sont décrits comme pathologiquement crispés autour de la question identitaire.

Un voyage polyphonique nous plonge ainsi dans différents mondes via leurs penseurs, leurs civilisations, leurs concepts, leurs notions…

 L’auteur se désolidarise par ailleurs de certains tenants de la pensée islamique du fait de leur faillite à leur promesse de libération décrétée pendant la période coloniale et dans leur conservation d’un conformisme stérile prétendument attaché à des ancêtres autrement plus en phase avec leur temps. De même, les défaillances des forces, dites libératrices et progressistes, sont mises en évidence dans leur discours sur l’islam. Tout au long du livre, une critique est adressée également aux pseudo-soufis pour leur ankylose intellectuelle, l’effet sédatif de leur discours, leur connivence avec les pouvoirs et leur avidité  matérialiste aux antipodes de la voie des soufis véridiques. La reconquête du sens entreprise dans ce livre se démarque tout autant du rationalisme classique et de sa raison des Lumières comme «philosophie de l’aveuglement». Cette critique englobe le réductionnisme des islamologues transformés en agents de renseignement, focalisant sur l’instant présent sans appuis profonds (alors qu’un autre regard audacieux est porté sur la contribution des orientalistes avec notamment la mise en avant de la démarche de Jacques Berque). Dans cet ordre d’idées, sont pointés les guerres préventives de l’Occident, les drones américains (tout en dénonçant la posture victimaire annihilant l’action et bloquant toute logique libératrice)… Même la science est invitée à faire son autocritique et à se débarrasser de son carcan classique et de ses errements…

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Enfin, le regard critique reste de rigueur envers la pensée de Mohamed Iqbal («n’étant pas du tout dans la posture de célébration d’un maître-penseur») pour aboutir à une approche vivifiante et originale ne cédant pas à la facilité et débusquant les contradictions à travers des éclairages frappants.

Parmi ces éclairages, le livre montre, plutôt que la réislamisation, la déislamisation en cours. Car dans cette phase fondamentaliste, c’est à une «sortie de l’islam» que nous   assistons   au   lieu   du   tant   proclamé   «retour  du religieux». L’illustration en est donnée avec la victoire et la revanche de l’oligarchie marchande mecquoise sur l’histoire. Sa transformation et sa démolition de l’espace sacré sont autant de profanations glorifiant le capitalisme triomphant. Pareillement est mis en évidence le décalage entre le matérialisme des contemporains et la méthodologie expérimentale en tant que production culturelle arabo-musulmane permettant l’essor  des sciences exactes. Dans ce cadre, les mathématiques sont abordées sous un angle anthropologique, philosophique, spirituel et bien sûr logique. Une raison mathématique est ainsi proposée  pour  sonder  la  pensée  théologique.  Et l’histoire des sciences contemporaines est investie pour ré- humaniser la raison religieuse en islam victime, entre autres, de son matérialisme, de l’aridité et de l’arrogance de ses clercs…

La pensée philosophique de l’iqbal se présente  alors comme un rationalisme mystique nourri de plusieurs apports depuis les philosophes médiévaux jusqu’à Mohamed Iqbal, enrichi des avancées des sciences modernes et de leurs logiques non-linéaires…La philosophie, au croisement de la science et de la religion, propose ainsi de renouveler le champ philosophique de l’islam dans une volonté de rationalisation de la foi loin de toute logique dichotomique mais bâtissant plutôt «un pont interculturel et interdisciplinaire».

Le regard sans concession de l’auteur reste néanmoins chargé d’espoir vis-à-vis de la jeunesse, de ses humanités numériques et de l’activité vitale de l’esprit…

En filigrane, ne nous échappe à aucun moment que dans cette primauté accordée à l’empiricité, à l’action, à l’agir, c’est l’acte libérateur qui est visé. Le livre plaide pour une libération de la théologie là où on avait focalisé sur une théologie de la libération n’ayant pas tenu ses promesses ; pour une libération du religieux de l’esprit tribal, des mentalités de l’obsession du souvenir, des dogmes, des interdits. La libération des idées remises à la circulation cherche à se démarquer de l’immobilisme ambiant devenu un trait calcifié de civilisation. La libération touche également le savoir qui doit s’émanciper  d’une architecture verticale en faveur d’une trame rhizomatique. Il s’agit également de se libérer de la recherche du poids de l’autorité et des lectures différentialistes automutilantes pour aller vers l’universalité…

Et qu’est cette quête de «dialogue polyphonique des mondes», si ce n’est la démonstration d’un profond humanisme.

Mouna Hachim

La sphère numérique, promesses et menaces. Le meilleur et le pire des mondes possibles

Visioconférence du Centre Mohamed Hassan Ouazzani pour la Démocratie et le Développement Humain, 10 décembre 2020.
Conférence a animée par Reda BENKIRANE, sociologue et chercheur associé CCDP/IHEID, Suisse

Argumentaire / Aux origines de l’IA, les questions ouvertes

Avec la participation de :

Amal EL FALLAH SEGHROUCHNI, Professeure de classe exceptionnelle en Sorbonne Université, Faculté des Sciences et d’Ingénierie.

Guevara NOUBIR, Professeur à Northeasthern University, Boston, USA.

Amine BENJELLOUN, Consultant senior en transformation des organisations et des territoires.

Rida LARAKI, Directeur de Recherche au CNRS Paris et Professeur à l’université de Liverpool.

 

 

Argumentaire

Une des principales conséquences de la pandémie du Covid19 est le fait que l’humanité a complètement basculé dans le numérique. Depuis le début de la crise sanitaire, partout dans le monde, les plateformes numériques ont assuré l’essentiel de nos activités économiques, sociales et culturelles. Travail et enseignement à distance ont été consacrés au cours de l’année 2020…mais aussi traçage et contrôle des individus, surveillance des populations en phase de confinement. D’un côté, toute une économie de la connaissance s’est mise en place, de l’autre, un capitalisme cognitif/culturel ainsi que toutes sortes de pollution affectent les individus autour de la captation de leur attention et de la manipulation de leurs pulsions et de leur psyché. Les technologies de l’information et de la communication promettaient la fin des servitudes concernant l’accès à la connaissance, mais elles peuvent tout autant être utilisées pour miner la démocratie – là où elle régnait jusque-là – et pour renforcer l’autoritarisme et le contrôle grégaire des masses. Comment appréhender le numérique en tant que pharmakon, c’est-à-dire à la fois comme remède et poison, dans ses usages et mésusages au sein de sociétés complexes et sophistiquées ?

Qu’est-ce qui dans l’infotechnologie favoriserait l’intelligence collective, l’accroissement et le partage du savoir, la sauvegarde de l’environnement et des ressources naturelles, la promotion de la démocratie et l’humanisme planétaire ? Qu’est-ce qui est potentiellement toxique pour les individus, les abêtit individuellement et collectivement en tant que bétail cognitif ? L’intelligence artificielle permise par l’essor du numérique va-t-elle triompher en l’humain en le fonctionnalisant en automate comme un autre ? Comment faire pour protéger nos données personnelles qui font les mégadonnées expropriées et exploitées maximalement dans une économie numérique où une poignée d’entreprises fonctionnent en Etats-plateformes autrement plus puissants que les Etats-nations ? Y a-t-il des limites cognitives et psychologiques mais aussi sociétales et environnementales à l’exploitation de ces mégadonnées et à l’emprise de l’infotechnologie sur les sociétés du 21e siècle ? A l’instar des fumées noires des cheminées de la révolution industrielle, se pourrait-il que les algorithmes de la révolution numérique génèrent des pollutions encore mal identifiées, du côté du monde mental, de l’attention profonde et en prise directe avec la psyché et ses impensés ?

Comment les sociétés peuvent-elles agir de manière à changer notre rapport à ce numérique invasif et totipotent et concourir à assurer la viabilité de l’avenir ?

Qu’en est-il pour un pays comme le Maroc, avec tout son potentiel mais aussi son niveau de développement humain somme toute relativement bas ? Le numérique réduit-il ou au contraire renforce-t-il les inégalités économiques et l’autoritarisme politique ? Permet-il à l’Etat une gestion efficiente et à la société civile de s’exprimer, de s’émanciper, de prospérer et de prendre en main sa destinée ? Quelles promesses et quels risques se profilent derrière le numérique pour les pays arabes et africains après les révoltes sociales et la répression/régression qui s’en est suivie ?

C’est ce que nous nous proposons d’aborder et d’approfondir avec des chercheurs de pointe qui sont aussi de fins observateurs de la sphère numérique et des transformations technologiques et sociétales dont elle est porteuse depuis plus d’un quart de siècle.

Réda Benkirane

Mots-clés : algorithme, intelligence artificielle, méga données, fake news, post-vérité, révoltes sociales, GAFA, cryptographie, algorithme, sécurité, surveillance, contrôle, démocratie, révolutions sociales, droits humains, droits numériques, (trans)humanisme, société du savoir.

 

Aux origines de l’IA, les questions ouvertes : qui parle/joue ? et à/de qui ? *

On peut trouver au cœur du texte fondateur de l’intelligence artificielle présents les principaux traits ambivalents de la sphère numérique : confusion et profusion discursive, ambiguïté et jeu autour de l’intelligence et du genre

La mesure des progrès de l’intelligence artificielle (IA) est généralement examinée à travers le « test de Turing». Le logicien britannique Alan Turing a écrit en 1950 un article paru dans une revue de psychologie et de philosophie qui est considéré comme le fondement théorique de l’IA. Dans cet article, il pose tout d’abord la question de savoir si les machines peuvent penser, et comment alors définir la « machine » et la « pensée ». Puis il établit au travers du « jeu de l’imitation » un dispositif composé de trois acteurs : un homme A, une femme B et un interrogateur C. L’interrogateur C, qui n’est pas dans la même pièce que les deux autres, leur pose des questions au travers d’un échange dactylographié. Le jeu de l’imitation commence quand Turing pose la question de savoir ce qui se passerait si une machine prenait le rôle de l’homme A dans la poursuite des questions-réponses avec l’interrogateur C.

Cet article a fait l’objet de très nombreuses exégèses, son ambiguïté ne concerne pas seulement la confusion entre homme et machine, mais la confusion des sexes. La question du sexe des joueurs du jeu de l’imitation intervient à plusieurs reprises puisque Turing imagine la possibilité « de faire jouer à O [l’ordinateur] le rôle de A [l’homme] dans le jeu de l’imitation, le rôle de B [la femme] étant tenu par un homme ». Dans ce même article, un paragraphe intitulé « L’objection théologique », il va même jusqu’à demander « Comment les chrétiens considèrent-ils l’opinion musulmane : « Les femmes n’ont pas d’âme ? » »

Pour Alan Turing (homosexuel dans une Angleterre puritaine et conservatrice), le jeu de l’imitation met en scène l’ambivalence de l’intelligence et de la sexualité comme il l’exprimera au travers d’un paradoxe logique peu avant de mourir tragiquement :

« Turing pense que les machines pensent. Turing ment aux hommes (lies with men). Donc les machines ne pensent pas. »

Il faut savoir qu’Alan Turing fut arrêté en 1952 pour « délits sexuels avec un jeune homme » et condamné à une castration chimique. Il a fini par se suicider par empoisonnement au cyanure.

Cf. Alan Turing, « Computing Machinery and Intelligence », Mind, vol. LXI, n. 236, 1950, (URL:

http://mind.oxfordjournals.org/content/LIX/236/433). Ce texte est paru en français, « Les ordinateurs et l’intelligence », traduit par Patrice Blanchard, paru dans La Machine de Turing, Paris, Seuil, 1999, pp. 134-175.

* Note extraite de Réda Benkirane, Islam, à la reconquête du sens, Paris, Le Pommier, 2017, p. 224.

سياسة الوباء في عهد المجتمعات الأمنية

ترجمة: سفيان شنيك
طالب باحث بالأنثربولوجيا والسوسيولوجيا
(SoufienChinig@gmail.com) 

 “رضا بنكيران، عالم اجتماع، باحث بمعهد الدراسات العليا الدولية والتنمية جنيف، سويسرا، وهو مؤلف تقرير الأمم المتحدة، “التطرف، العنف و(اللا) الأمن في منطقة الساحل
(HD / PNUD 2016)

Réda Benkirane, « Coronavirus, couronnement des sociétés sécuritaires », Politis, 12 juin 2020 : https://www.politis.fr/articles/2020/06/coronavirus-couronnement-des-societes-securitaires-42024/

 

إن الأزمة الصحية التي سببها وباء “كوفيد-19” (Covid-19) هي جزء من سلسلة من الأحداث العالمية التي وَلَّدت الصدمة والذهول – من أحداث 11 شتنير 2001 والانتفاضات الاجتماعية بين 2011-2019 وصولاً إلى الانهيار المالي لعام 2008 ثم حادث فوكوشيما النووي سنة 2011. وعلى الرغم من حالة عدم اليقين التي خلقها فيروس كورونا المستجد، فمن المحتمل أن الضرر الجانبي الرئيسي هو المواطَنة، والتي تُكرِّس تداعياتها السياسية سيرورةً مستمرةً من تراجع الحريات الفردية. إن “Covid-19” هو اسم فيروس لكنه أيضًا مُحفِّز أدَّى إلى سيطرة هائلة على السكان عالمياً.

إذا وضعنا هذا الوباء في سلسلة الأزمات الصحية الأخيرة، مثل فيروس نقص المناعة البشري  (AIDS) وفيروس الإنفلونزا إتش 1 إن1 (H1N1)، فمن الواضح أن هذا الوباء في حد ذاته أقل من إجراء فرض الحجر الصحي وعواقبه التي تعطي هذه الأزمة تفردها وتعقيدها. يجرنا هذا الأمر إلى البعد السياسي والجيو-سياسي هذا الوباء، وهو النقاش الذي يذكرنا بما عقِب التهديدات الإرهابية. يُقدَّم فيروس “Covid-19″على أنه شر متطرف وخانق تم الدخول في “حرب” ضده، دون إعطاء أقل “الأسلحة” الدفاعية، أو على الأقل إنتاج عدد من الأقنعة الواقية للسكان خلال الحجر الصحي. بشكل عام، فإن الحجر الصحي إلى أجل غير مسمى، وبدون حماية حقيقية لا يغير في شيء على طريقة القرون الوسطى.

من هذا المنظور، لا يسعنا إلا أن نلاحظ هشاشة الأنظمة الصحية في البلدان الأكثر ثراءً، حيث تنفجر التكاليف وتضعف الطاقة الاستيعابية للبنية التحتية الاستشفائية، وحيث عدد الوفيات هو الأكثر إثارة. إن تصنيف الوفيات حسب البلد يَقلِب التصنيف العالمي للدول أكثر تقدماً اجتماعياً واقتصادياً. وفي النظام العالمي الجديد “ما بعد غربي” الذي يتسم بانهيار القيادة، فالولايات المتحدة هي المتضرر الأكبر من هذه الأزمة، تليها الدول الأوروبية التي انتشر فيها الفيروس بأعداد كبيرة. لكن، في كل مكان تقريبًا – باستثناء دول مثل السويد وهولندا وألمانيا وسويسرا – تم وضع سياسة استبدادية في خضم مواجهة الوباء.

أدى هذا الفيروس، في معظم البلدان، إلى تقويض المواطنة، وقد شكل الوباء بالنسبة للعديد من القادة الاستبداديين فرصةً لكسب المصداقية، بالأخص عندما تم تقدير “قبضتهم الحديدية” أثناء إجراءات فرض الحجر الصحي. وقد أدى ذلك بدول مختلفة إلى ممارسة العنف عن طريق جهاز الشرطة، وهو عنفٌ تم تسجيله وتصويره ونشره على شبكات التواصل الاجتماعي لكن بقي دون عقاب، بالإضافة إلى اعتقالات تعسفية، بل وحتى عمليات قتل في حق شباب الأحياء غير المحظوظة.

لقد أظهر ميشيل فوكو في “المراقبة والعقاب” (1975) كيف تم تطوير “المجتمعات المنضبطة” (les sociétés disciplinaires)، بدءً من “الحجر الاجتماعي” الذي تم إنشاؤه إبَّان أوبئة الطاعون. انطلاقاً من القرن السادس عشر إلى القرن التاسع عشر، وُلدت جميع أنواع الشبكات والفحوصات والقياسات وتدريب “الأفراد النافعين والمفيدين” في منطق وبيئات من الحجز المُعمَّم: المستشفى، الجيش، المصنع، المدرسة، مدرسة داخلية، سجن. تتم عملية صقل هذه المجتمعات عن طريق هندسة بانوبتيكية (architecture panoptique)، تجعل من الممكن أن تُرى دون أن تتم رُؤيتك بُغية مراقبة تلقائية للأفراد. في نفس السياق، أعلن جيل ديلوز سنة 1987 عن ظهور “مجتمعات المراقبة” (les sociétés de contrôle)، مجتمعات حيث يقوم الاتصال والمعلومات بشكل أساسي على توزيع “الأوامر” فقط. لقد تنبأ دولوز بأن “أولئك الذين يعتنون بخيراتنا لم يعودوا بحاجة إلى بيئات للحجر”، لأنه بات من الممكن الآن التحكم في كل شيء في مجال مفتوح. والآن، بعد الانضباط والسيطرة، حان وقتُ “المجتمعات الأمنية” (les sociétés sécuritaires) العاملة على التحكم الهائل والمراقبة والتحكم عن بعد في أكبر عدد من الأفراد.

في القرن الحادي والعشرين، أضحى الأمن سياسة وطنية ودولية، ورؤية شاملة وبانوبتيكية، بل وباتت حِرف هذه السياسة وأجهزتها ومناهجها تفرض نفسها في العلوم الإنسانية والاجتماعية. لكن الأمن ما هو إلا الاسم الآخر للشرطة، في حين الإستخبارات هي الجانب الآخر للمعلومة. إن الأمن وانعدام الأمن متكافئان في نظام الحَوْكَمَة الذي ينشر ويخشى الخوف من مخاطر الفيروسات (الإرهاب، التطرف، الإسلاموية، المهاجرين، اللاجئين، إلخ.). في يومنا هذا، إن الحفاظ على الأمن، بأي ثمن، هو الأولوية الأولى، وله الأسبقية على الرخاء، والقدرة على البقاء، والتضامن، والحرية، والتنمية وحقوق الإنسان. يسمح الاستدلال بالخوف بتجاوز ضرورة استشارة المواطنين دون الحاجة إلى تقديم ميزانية المحاسبة الخاصة بالاقتصاد السياسي للـ “حروب”، أو الوقوف عند الأخطاء الإستراتيجية، أو الأضرار الجانبية والعمى التجريبي لهذا الاقتصاد.

إن التعبئة ضد هذا العدو الفيروسي الشامل هو تكرار عام مَكَّن من وضع أجهزة تهدف إلى تعقب تفاصيل الأفعال والإيماءات لاتصال الفرد. كونهم محرومين من البيانات التي ينتجونها في اليومي من قِبل عمالقة الرَّقمي الأربع أو الخمس، يرى المواطنون أن المعلومات المتعلقة بحالتهم الصحية، وأمراضهم المزمنة أو الخلقية تصبح رهاناً لاستيلاءٍ جديد؛ فبياناتنا تتجسس علينا وتقيدنا.

تعمل كلاً من قاعدة البيانات الضخمة (Big Data) وشكرات الأدوية الكبرى (Big Pharma) معًا على تجريدٍ مُبرمَجٍ لاستغلال الودائع التي ستزيد من الإثراء الهائل للفئة الأقل عدداً. مرحبًا بك في العالم الحقيقي حيث يمتلك 1٪ من الأشخاص أكثر مما تملكه نسبة 90٪ من سكان العالم (تقرير 2020 للمنظمة غير الحكومية أوكسفام “Oxfam”).

يمكن لأزمات المستقبل، الأكثر شدة، أن تمحو المواطنة لصالح البرمجة العقلية والسلوكية   للأفراد البشريين، حيث يتم بلا رحمة، وباسم الأمن، قمع التفكير، والاختلاف، والاحتجاج، والمقاومة. إن أسانج وسنودن والمبلغون عن الخطر هم ضحايا الطاعون في هذه المجتمعات الأمنية، والتي ينتهي فيها الأمر بالرجال ليكونوا “حشرات اجتماعية” مثل الآخرين. بالتالي، يفرض الأمن والتحكم الضخم والمراقبة عن بعد للجماهير حالة من الارتباك، بل ويحافظ عليها، وهو السياق الذي قام فيه روسو، في كتاب “العقد الاجتماعي” (1762)،  بالقول بأن هناك: “فرق كبير بين الخضوع للجمهور وحكم المجتمع”.

Coronavirus, couronnement des sociétés sécuritaires

Coronavirus, couronnement des sociétés sécuritaires, Politis, 12 juin 2020
https://www.politis.fr/articles/2020/06/coronavirus-couronnement-des-societes-securitaires-42024

La gestion autoritaire de la pandémie de Covid-19 marque une nouvelle étape dans un processus continu de recul des libertés individuelles dont pâtit la citoyenneté, soutient le sociologue Réda Benkirane (auteur notamment du rapport aux Nations unies, Radicalisation, violence et (in)sécurité au Sahel, HD/PNUD 2016).

La crise sanitaire provoquée par la pandémie du Covid-19 s’inscrit dans une série d’événements d’ampleur planétaire ayant généré un état de choc et de sidération – du 11 septembre 2001 aux révoltes sociales de 2011-2019 en passant par l’effondrement financier de 2008 et l’accident nucléaire de Fukushima de 2011. Malgré toute l’incertitude générée par le Covid-19, il est probable que son principal dommage collatéral soit la citoyenneté et que sa retombée politique consacre un processus continu de recul des libertés individuelles. Covid-19 est le nom d’un virus mais aussi d’un catalyseur ayant précipité un mégacontrôle des populations à l’échelle planétaire.

Si l’on situe cette pandémie dans une série récente de crises sanitaires, du VIH/sida au H1N1, force est de constater que c’est moins la pandémie elle-même que le confinement et ses conséquences qui donnent à cette crise sa singularité et son niveau de complexité. Nous sommes ramenés à la politique et la géopolitique de cette pandémie, ce qui n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé avec la menace terroriste. Le Covid-19 est présenté comme un mal extrême et foudroyant contre lequel il s’est agi d’engager une « guerre », sans donner la moindre « arme » de défense, ni produire le moindre masque de protection aux populations confinées. Tout compte fait, le confinement à demeure et sans protection véritable ne change pas fondamentalement des mises en quarantaine de l’époque médiévale.

Dans cette perspective, on ne peut que constater la fragilité avérée des systèmes de santé des pays les plus riches, là où les coûts explosent et où le manque d’équipement, le débordement des infrastructures hospitalières et le nombre de morts sont les plus spectaculaires. Le classement des mortalités par pays inverse le classement mondial des pays les plus avancés socio-économiquement. Dans le nouveau système mondial post-occidental marqué par un effondrement de leadership, les États-Unis sont le grand malade de cette crise, suivis par les pays européens les plus touchés. Mais à peu près partout – à l’exception notable de pays comme la Suède, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Suisse – une politique autoritaire de la pandémie s’est mise en place.

Ce virus a, dans la plupart des pays, miné la citoyenneté et, pour nombre de dirigeants autocrates, s’est révélé une opportunité de gagner une crédibilité, quand leur « main de fer » fut particulièrement appréciée dans l’imposition du confinement. S’en sont suivies dans divers pays des violences policières dûment répertoriées, filmées sur les réseaux sociaux et restées impunies, des arrestations abusives et même des exécutions sommaires touchant les jeunes des quartiers défavorisés.

Un système de gouvernement

Dans Surveiller et punir (1975), Michel Foucault montrait comment les sociétés disciplinaires furent mises au point, à partir de la « quarantaine sociale » instaurée lors d’épidémies de peste. Du XVIe au XIXe siècle, toutes sortes de quadrillages, contrôles, mesures et dressages d’« individus dociles et utiles » virent le jour dans une logique et des milieux d’enfermement généralisé : hôpital, armée, usine, école, internat, prison. Le perfectionnement de ces sociétés culmine dans l’architecture du panoptique, permettant de voir sans être vu pour une surveillance automatique des individus. Gilles Deleuze, quant à lui, avait annoncé dès 1987 l’avènement des sociétés de contrôle où, pour l’essentiel, la communication et l’information ne font circuler que des « mots d’ordre ». Il pressentit que « ceux qui veillent à notre bien n’ont plus besoin de milieux d’enfermement », puisque tout peut être désormais sous contrôle en milieu ouvert. Or, après la discipline et le contrôle, voici venu le temps des sociétés sécuritaires fonctionnant sur le mégacontrôle, la télé-surveillance et la télé-commande du plus grand nombre.

Au XXIe siècle, la sécurité tient lieu de politique nationale et internationale, de vision globale et panoptique, ses métiers et ses dispositifs se répandent et son cursus s’impose dans les sciences humaines et sociales. Mais la sécurité n’est que l’autre nom de la police, le renseignement l’autre versant de l’information. Sécurité et insécurité s’équivalent dans un système de gouvernement diffusant et imprégnant la peur des risques viraux (terrorisme, radicalisation, islamisme, migrants, réfugiés…). Aujourd’hui, sécuriser, coûte que coûte, est la première des priorités, elle a préséance sur la prospérité, la viabilité, la solidarité, la liberté, le développement et les droits humains. L’heuristique de la peur permet de court-circuiter la concertation citoyenne sans jamais devoir présenter de bilan comptable sur l’économie politique de ses « guerres », sur ses erreurs stratégiques, ses dommages collatéraux et sa cécité empirique.

Big Pharma et Big Data œuvrent de concert

La mobilisation contre cet énième ennemi viral est une répétition générale ayant permis la mise en place de dispositifs visant à pister les moindres faits et gestes, chaque contact d’un individu. Dépossédés par les quatre ou cinq géants du numérique des données qu’ils produisent au quotidien, les citoyens voient maintenant les informations relatives à leur état de santé, à leurs maladies chroniques et/ou congénitales devenir l’enjeu d’une nouvelle captation. Nos données nous espionnent et nous contraignent.

Big Pharma et Big Data œuvrent de concert à une dépossession programmée pour exploiter ainsi des gisements qui s’en vont accroître encore l’enrichissement colossal du plus petit nombre. Bienvenue dans le monde réel où 1% des individus détient plus que 90% de la population mondiale (rapport 2020 de l’ONG Oxfam).

Les crises du futur, plus sévères, pourraient effacer la citoyenneté au détriment d’une automatisation mentale et comportementale des agents humains où, au nom de la sécurité, penser, diverger, protester, résister seraient bannis et réprimés sans merci. Assange, Snowden et les lanceurs d’alerte sont les pestiférés de ces sociétés sécuritaires où les hommes finissent par être des insectes sociaux comme les autres. Sécurité, mégacontrôle et télésurveillance de masse imposent et maintiennent la confusion là où Rousseau, dans Du contrat social (1762), établissait « une grande différence entre soumettre une multitude et régir une société ».

Réda Benkirane

 

 

Radicalisation et violence au Sahel. Analyse sociologique

Conférence au Club 44, La Chaux-de-Fonds, 4 juin 2019.

Comment la radicalisation et la violence sont-elles perçues par les populations du Sahel qui y sont confrontées ? Dans le cadre d’une étude menée en 2015-2016 par le Centre HD pour le dialogue humanitaire (Genève) pour le compte des Nations Unies, une enquête de terrain sans précédent a été menée dans huit pays du Sahel. Près d’une centaine de personnes ont été mobilisées pour recueillir les témoignages d’environ 800 habitants. À travers leurs récits de vie, leurs perceptions, les mots qu’ils utilisent et les faits relevés, ils nous proposent une autre vision que les récits consacrés que l’on déroule habituellement sur ces thèmes. Le concepteur et directeur de cette enquête exposera les principaux résultats, les observations clés qui nous permettent de mieux comprendre les enjeux de cette vaste zone soumise à une forte expansion démographique.

Réda Benkirane, sociologue, consultant international à Genève, est l’auteur de Islam, à la reconquête du sens (Le Pommier, 2017), Démographie et géopolitique. Étude critique des travaux d’Emmanuel Todd (Hermann, 2015), La Complexité, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences (Le Pommier, 2013) et Le Désarroi identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporaines (Cerf, 2004).
En collaboration avec la librairie La Méridienne.

« Hammerklavier, musique de l’in-ouï », Giovanni Bellucci dialogue avec Réda Benkirane

Giovanni Bellucci, le piano orchestral, Modane, Savoie, samedi 19 septembre 2020

Concert-Expérience : « Ludwig van Beethoven, une symphonie virtuelle »

IVe mouvement de la Hammerklavier, Fuga a 3 voci, con alcune licenze

Adagio sostenuto, sonate no 14, opus 27 no2 « Moonlight »
Version pour trompette et piano
Nello Salza, trompette / Giovanni Bellucci, piano

Islam, une pensée libre et rénovée est-elle possible pour le 21ème siècle?

Centre Mohamed Hassan Ouazzani pour la Démocratie et le Développement Humain, Casablanca, 13 février 2020
Avec la participation de Rachid El Alaoui, Docteur en philosophie – Faculté des Lettres et des Sciences Humaines – UH2CSéance  présidée et modérée par Antoine Fleury, Professeur ém. Histoire des Relations Internationales -Université de Genève

 

Un nouveau coup d’Etat au Mali, rupture ou continuité ?

Webinaire Sahel Security du Laboratoire LASPAD, université Gaston Berger, Saint-Louis, Sénégal, 28 août 2020, avec la participation des chercheurs du LASPAD, Dr. Beatriz Mesa, Dr. Khalifa Diop, Dr. Yousra Hamdaoui, Dr. Reda Benkirane et Dr. Rachid Id Yassine, et des collègues maliens Ibrahim Maiga et Dr. Aly Tounkara.

Géopolitique et économie de la violence

Colloque international Violence et sortie de la violence en Afrique méditerranéenne et subsaharienne, FMSH – UIR (Chaire CSFR),
Université internationale de Rabat, 18 avril 2019

Panel 3. Géopolitique et économie de la violence

Modération : Jérôme Ferret, Université Toulouse-I-Capitole – France

  • Dominique Thomas, Chercheur à l’EHESS (ISMM) – France
  • Reda Benkirane, Sociologue, Institut de hautes études internationales et du développement – Suisse
  • Yousra Hamdaoui, Doctorante en droit public et sciences politiques à la facultéde droit de Settat et chercheuse associée à la chaire CSFR – Maroc
  • Beatriz Mesa, Africaniste, chercheuse au LEPOSHS (Études Politiques et SHS) del’Université Internationale de Rabat (UIR) – Maroc
  • Arturo Alvarado Mendoza, Professeur au Centre d’études sociologiques du Colegio de México – Mexique



Le Maroc antique, une mondialisation avant l’heure


Le Temps, samedi 17 novembre 2018

A propos de Mouna Hachim, Histoire inattendue du Maroc, Erick Bonnier Editions, 2018.

Mouna Hachim est une femme de lettres marocaine dont il faut retenir le nom. Son profil est celui de ces écrivains singuliers de l’autre versant de la Méditerranée, tel Amin Maalouf, l’illustre aîné, maniant l’essai comme le roman historique. «Maire de cœur» de Casablanca pour sa défense du patrimoine culturel urbain, son Histoire inattendue du Maroc se présente sous la forme accessible de «chroniques insolites». Bien que ne se présentant pas comme historienne, l’auteure s’attaque à une matière vaste, complexe, qui reste peu ou mal connue, figée dans le marbre des histoires officielles. En sondant les sources écrites les plus anciennes, elle révèle d’étonnants sédiments composites. L’objectif est de «débroussailler les contes officiels élaborés au fil des siècles, soutenus avec force dans les manuels scolaires». Pour cela, elle fait remonter à la surface les «énigmes, anecdotes, contrevérités, épisodes insolites, trahisons, guerres intestines, bains de sang», autant d’épisodes écartés, édulcorés ou «arrachés des annales».

L’héritage berbère

L’auteure met en lumière des formes anciennes de mondialisation ayant eu cours depuis l’Antiquité entre Europe, Afrique du Nord (Maghreb) et Moyen-Orient (Machrek) ainsi que les échanges entre berbérité, grécité, latinité, arabité et islamité. L’apport culturel berbère (ou amazigh) s’avère considérable si l’on retient la circulation de ses mythes et divinités dans le monde hellène, son insertion dans l’Empire romain (les guerres puniques), la précédence et la prédominance de l’Eglise africaine (trois papes amazighs) sur le christianisme latin jusqu’au Ve siècle, le syncrétisme chiite d’Ibn Toumert, fondateur de l’empire almohade au XIIe siècle et sa violence doctrinale (berbérisation du corpus théologique, destruction méthodique des mosquées, massacres). Mouna Hachim sonde les «signaux faibles» émis par les empires et royaumes du Maroc qui se sont succédé et parfois étendus à toute l’Afrique du Nord, du Sahel à l’Andalousie. Des pages saisissantes nous replongent dans la défaite mortelle du roi portugais don Sébastien (1578), suivie de l’invasion de l’Empire songhaï (pillage de Tombouctou, mise en esclavage de musulmans sahéliens). Sont décrits aussi les soulèvements d’apprentis messies (Mahdi) aux courants et hérésies multiples ainsi que les incessantes luttes fratricides pour le trône.

Mémoire populaire

Face à cette histoire à outrance, l’auteure se démarque des lectures colonialiste et nationaliste pour fonder un ancrage historique de la mémoire populaire. L’historiographie coloniale, mue par son prisme premier («diviser pour régner»), a produit des dichotomies réductrices et persistantes: Arabes-Berbères, juifs-musulmans, sédentaires-nomades, etc. L’historiographie nationale s’avère aussi contestable sur certains points préfabriqués: tradition-idéologie, sacralité du (théologico-)politique, rappel incantatoire «des fondements mythiques de l’histoire» dont le but est d’affirmer la marche prédéterminée des six grandes dynasties du pays. Or Mouna Hachim montre une continuité des discontinuités, piste les faits et gestes inscrits dans la conscience collective: elle parvient ainsi à articuler une histoire des mentalités, une science de la généalogie, l’étude toponymique des lieux et l’étymologie comparée des mots et des noms (latins, berbères, arabes) sans oublier les mythes agraires, contes folkloriques et légendes populaires. Plébiscité lors de sa sortie au Maroc, son livre s’attache à la nature radioactive de la matière historique, en forte résonance avec les difficultés économiques, sociales et politiques actuelles.

Réda Benkirane