{"id":891,"date":"2014-05-28T08:48:50","date_gmt":"2014-05-28T08:48:50","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/reda2\/?page_id=891"},"modified":"2014-05-28T08:48:50","modified_gmt":"2014-05-28T08:48:50","slug":"quelle-democratie-dans-le-monde-arabo-musulman","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=891","title":{"rendered":"Quelle d\u00e9mocratie dans le monde arabo-musulman?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\n\tpar R&eacute;da Benkirane\n<\/p>\n<p>\n\t<a href=\"https:\/\/reda.archipress.org\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/Democratisation_monde_arabe_cover.jpg\"><img decoding=\"async\" alt=\"La d\u00e9mocratisation dans le monde arabe : alternance pour quelle alternative ? sous la direction de Rahim Kherad et Dominique Maillard Desgr\u00e9es du Lo\u00fb, \u00e9ditions Les points sur les i, 2015\" src=\"https:\/\/reda.archipress.org\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/Democratisation_monde_arabe_cover-208x300.jpg\" style=\"width: 190px; height: 274px; float: left;\" \/><\/a>paru dans <em>La d&eacute;mocratisation dans le monde arabe&nbsp;:&nbsp;alternance pour quelle alternative&nbsp;?<\/em>&nbsp;sous la direction de&nbsp;Rahim Kherad et Dominique Maillard Desgr&eacute;es du Lo&ucirc;<em>, <\/em>Paris, Editions Les points sur les i, 2015.<br \/>\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tDe ses origines ath&eacute;niennes jusqu&rsquo;&agrave; nos jours, la notion de d&eacute;mocratie a travers&eacute; les &acirc;ges et les cultures et nous savons que depuis ses d&eacute;buts, cette id&eacute;e d&rsquo;une souverainet&eacute; du peuple persiste &agrave; cheminer le long de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit&eacute;. Mais son mode de fonctionnement dans la Cit&eacute; et dans l&rsquo;Etat a toujours fait probl&egrave;me, notamment pour tous ceux que la d&eacute;mocratie a longtemps exclu : les m&eacute;t&egrave;ques, les esclaves, les femmes, les pauvres. Aujourd&rsquo;hui, la d&eacute;mocratie, dans ses aspects les plus pratiques et les plus op&eacute;ratifs, est pervertie par des d&eacute;terminismes d&rsquo;&eacute;conomie marchande et par une culture de la domination. Ainsi m&ecirc;me dans les pays socialement les plus avanc&eacute;s du Nord, les d&eacute;mocraties dites lib&eacute;rales connaissent une crise majeure, avec une d&eacute;saffection constante de la participation populaire aux scrutins &eacute;lectoraux et des r&eacute;sultats qui mettent en avant des populismes du repli sur soi et du rejet de l&rsquo;autre. Mais la d&eacute;mocratie &ndash; et c&rsquo;est bien l&agrave; sa port&eacute;e heuristique et son actualit&eacute; &ndash; se cherche et se r&eacute;invente sous nos yeux. L&rsquo;&eacute;lection au suffrage universel n&rsquo;est plus la panac&eacute;e, de nouvelles formes de combat et de mobilisation sont en train de voir le jour. Ainsi dans des dictatures et des r&eacute;gimes autoritaires, c&rsquo;est la peur qui a &eacute;t&eacute; vaincue et cela va, &agrave; n&rsquo;en pas douter, lib&eacute;rer une &eacute;nergie psychique cr&eacute;atrice. Mais pareillement dans les d&eacute;mocraties lib&eacute;rales, le plus grand nombre n&rsquo;en peut plus d&rsquo;&ecirc;tre soumis &agrave; la tyrannie des march&eacute;s financiers et des banques, au traitement gr&eacute;gaire d&rsquo;un b&eacute;tail cognitif dont les m&eacute;dias de masse conditionnent le &laquo; temps de cerveau disponible &raquo;, tandis que la crise a entrain&eacute; des dizaines de millions de ch&ocirc;meurs. Depuis le d&eacute;clenchement de ce que l&rsquo;on a appel&eacute; le &laquo; printemps arabe &raquo; (nous utiliserons cette expression par souci de commodit&eacute;), on a pu observer un peu partout dans le monde que la d&eacute;mocratie se r&eacute;invente aujourd&rsquo;hui par des multitudes qui pour des raisons congruentes et diverses ne veulent plus &ecirc;tre des masses moutonni&egrave;res. L&rsquo;Emeute est un ph&eacute;nom&egrave;ne de meutes qui ne s&rsquo;accommode plus des conduites de troupeaux et de leurs croyances. Du printemps arabe au printemps &eacute;rable, en passant par le mouvement des Indign&eacute;s ou celui de Occupy Wall Street, les jeunesses &eacute;clair&eacute;es du monde manifestent pour l&rsquo;av&egrave;nement d&eacute;mocratique d&rsquo;autres formes de gestion &eacute;conomique, politique et sociale.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tAussi pour traiter de la question &laquo; quelle d&eacute;mocratie pour le monde arabo-musulman? &raquo; encore faut-il &eacute;galement traiter de la question &laquo; quelle d&eacute;mocratie op&eacute;rative sur le plan local et global pour des soci&eacute;t&eacute;s sophistiqu&eacute;es, complexifi&eacute;es, pour le monde multipolaire du 21e si&egrave;cle ? &raquo;. Nous sommes en pr&eacute;sence d&rsquo;un diff&eacute;rentiel double entre la reterritorialisation des formes de la d&eacute;mocratie et les transformations sociales propres au monde arabo-musulman. Il est difficile de traiter du premier diff&eacute;rentiel sans aborder le second.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tLa grande le&ccedil;on d&eacute;mocratique de ces r&eacute;volutions sociales qui ont vu le jour dans le monde arabe est qu&rsquo;elles ont r&eacute;v&eacute;l&eacute; un niveau d&rsquo;&eacute;veil et de conscience de soci&eacute;t&eacute;s que l&rsquo;on a largement sous-estim&eacute; dans les sph&egrave;res acad&eacute;miques, politiques et m&eacute;diatiques. Le printemps arabe est d&rsquo;abord et surtout une r&eacute;volution mentale : quelque chose comme un d&eacute;placement de plaques tectoniques s&rsquo;est op&eacute;r&eacute; au sein de la psych&eacute; collective. Un socle que l&rsquo;on croyait in&eacute;branlable s&rsquo;est soudainement fractur&eacute;. Le verrou de la peur a saut&eacute;. Nous affirmons pour notre part que le printemps arabe marque l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement le plus important de l&rsquo;histoire sociale de l&rsquo;islam (tr&egrave;s pr&eacute;cis&eacute;ment depuis la fin de sa phase proph&eacute;tique). La lib&eacute;ration sociale et politique en cours tourne enfin la page coloniale, ce qui devait survenir au moment des ind&eacute;pendances politiques, et qui a &eacute;t&eacute; d&eacute;tourn&eacute; un demi-si&egrave;cle durant est finalement en train d&rsquo;advenir. Ce qui se joue, c&rsquo;est une nouvelle phase historique qui va d&eacute;terminer l&rsquo;&eacute;volution des prochaines d&eacute;cennies.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tTrois despotes, en Tunisie, &Eacute;gypte et Lybie, sont tomb&eacute;s en quelques mois de l&rsquo;ann&eacute;e 2011, un quatri&egrave;me, y&eacute;m&eacute;nite, a &eacute;t&eacute; violemment dirig&eacute; vers la sortie. La Syrie est en proie &agrave; une guerre qui a provoqu&eacute; en deux ans la mort de plusieurs dizaines de milliers de civils. M&ecirc;me en &Eacute;gypte et en Tunisie, les nouvelles &eacute;quipes dirigeantes, &agrave; dominante islamiste, sont confront&eacute;es &agrave; l&rsquo;esprit de la r&eacute;volution, &agrave; la fronde contestatrice d&rsquo;une population qui ne veut d&rsquo;aucun retour en arri&egrave;re possible. Les analyses pleuvent pour tenter d&rsquo;expliquer tout ce qui survient, mais nous sommes comme pris de court, toujours en d&eacute;calage face &agrave; la vitesse et &agrave; la densit&eacute; d&rsquo;un r&eacute;el subversif qui fomente, percole et se r&eacute;pand comme un d&eacute;fi &agrave; l&rsquo;interpr&eacute;tation et &agrave; la signification. &laquo; Entre l&rsquo;ordre et le d&eacute;sordre r&egrave;gne un moment d&eacute;licieux &raquo; disait Paul Val&eacute;ry. Entre le r&ecirc;ve et la r&eacute;volution, c&rsquo;est toute la puissance de la r&eacute;alit&eacute; qui r&eacute;v&egrave;le la rencontre du virtuel avec l&rsquo;actuel. Si le printemps arabe est survenu comme une soudaine transition de phase entre le r&egrave;gne ancien et celui qui est porteur d&rsquo;avenir, son m&eacute;tabolisme social et politique n&rsquo;est pas la production d&rsquo;une g&eacute;n&eacute;ration spontan&eacute;e de jeunes, de digital natives &laquo; facebook&eacute;s &raquo;, &laquo;tweeteurs&raquo;, spectateurs d&rsquo;Aljazeera et autres journalistes citoyens. En effet, des d&eacute;cennies de combat pour les droits de l&rsquo;homme et de la femme, la libert&eacute; d&rsquo;expression et la lutte contre la corruption ont fait que les soci&eacute;t&eacute;s civiles sont devenues mures pour un soul&egrave;vement g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;. Face &agrave; ces r&eacute;volutions ja&iuml;llissantes, il n&rsquo;y pas de place au pessimisme ou &agrave; l&rsquo;optimisme, car ce qui advient possibilise des alternatives. Car c&rsquo;est cela la nouveaut&eacute; : le fait que l&rsquo;avenir n&rsquo;est plus hypoth&eacute;qu&eacute; par la captation et la patrimonialisation de l&rsquo;&Eacute;tat au profit d&rsquo;un clan dirigeant ; le fait que plusieurs sc&eacute;narios d&rsquo;&eacute;volution sont d&eacute;sormais envisageables pour la transformation de l&rsquo;&Eacute;tat et de la Constitution au service du plus grand nombre, pour le renforcement de ses droits mais aussi de ses devoirs. Encore une fois ces possibilit&eacute;s demanderont du temps pour se d&eacute;ployer et aboutir en r&eacute;alit&eacute;s op&eacute;ratives.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tBien entendu, dans les court et moyen termes, toutes sortes de r&eacute;gressions, de violence, de conflits arm&eacute;s entacheront l&rsquo;embellie soci&eacute;tale mondialis&eacute;e du printemps arabe, freineront son universalit&eacute;, sembleront contrarier les promesses de lib&eacute;ration sociale et politique. Mais ces r&eacute;gressions transitoires sont, somme toute, pr&eacute;visibles ; il s&rsquo;agit de les anticiper pour mieux les assumer en tant que passages oblig&eacute;s et d&eacute;terminants de l&rsquo;&eacute;mancipation r&eacute;v&eacute;l&eacute;e par les r&eacute;volutions arabes. Certains observateurs, se disant sp&eacute;cialistes confirm&eacute;s de g&eacute;opolitique ou d&rsquo;islamologie, consid&egrave;rent ces r&eacute;gressions comme des points de bifurcation du printemps arabe, comme s&rsquo;ils voyaient &agrave; travers certains &eacute;pisodes des r&eacute;volutions sociales des cheminements durables, en marche arri&egrave;re vers une loi de conservation l&eacute;gitim&eacute;e par le Coran et la voie religieuse des a&iuml;euls (Salafiya). Nous divergeons de ces analyses sans hauteur ni profondeur, car, pour nous, ce sont les horizons des peuples concern&eacute;s qui se d&eacute;gagent, m&ecirc;me si, &agrave; court terme, le conservatisme social semble l&rsquo;emporter par des partis islamistes, mieux organis&eacute;s, mieux mobilis&eacute;s et probablement aussi mieux financ&eacute;s, mieux m&eacute;diatis&eacute;s gr&acirc;ce au concours de p&eacute;tromonarchies qui usent de toute leur influence diplomatique et id&eacute;ologique. Les chancelleries occidentales, quant &agrave; elles, au-del&agrave; des d&eacute;clarations de principe en faveur de la libert&eacute; et du pluralisme, se soucient moins de l&rsquo;esprit d&eacute;mocratique (si l&rsquo;on consid&egrave;re le soutien dont ont b&eacute;n&eacute;fici&eacute; et b&eacute;n&eacute;ficient encore bon nombre d&rsquo;autocrates des r&eacute;publiques et monarchies arabes) que de la non remise en cause de consensus autour d&rsquo;enjeux &eacute;conomiques primordiaux. Ainsi il est vital pour les grandes puissances occidentales de maintenir au prix le plus bas la fourniture et l&rsquo;acheminement des &eacute;nergies fossiles. Ces chancelleries, emp&ecirc;tr&eacute;es dans leurs propres crises financi&egrave;res, &eacute;conomiques, sociales et politiques, ne sont plus tant oppos&eacute;es &agrave; ce que des partis d&rsquo;inspiration religieuse acc&egrave;dent au pouvoir en Afrique du nord et au Moyen-Orient tant que ceux-ci resteront orient&eacute;s vers le lib&eacute;ralisme &eacute;conomique, et qu&rsquo;ils ne remettent pas en cause la main invisible et la th&eacute;ologie du march&eacute;.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tPetite parenth&egrave;se sur la dimension &eacute;conomique de la d&eacute;mocratisation : tant que les pays du monde arabe (d&eacute;)penseront l&rsquo;&eacute;conomie de rente au lieu de la (re)penser en culture de la production, du travail et de l&rsquo;innovation, il n&rsquo;y aura aucune objection des grandes puissances &agrave; l&rsquo;acc&egrave;s au pouvoir par le suffrage &eacute;lectoral des h&eacute;ritiers des Fr&egrave;res musulmans. Mais une d&eacute;mocratisation v&eacute;ritable &agrave; longue &eacute;ch&eacute;ance entra&icirc;nera in&eacute;luctablement la volont&eacute; des citoyens de non seulement percevoir les dividendes de l&rsquo;&eacute;conomie des hydrocarbures du Maghreb et du Machreq &ndash; dividendes d&eacute;tourn&eacute;s et spoli&eacute;s durant un demi-si&egrave;cle &ndash; mais que les prix du p&eacute;trole et du gaz soient revus &agrave; leurs niveaux r&eacute;els. Tout processus d&eacute;mocratique v&eacute;ritable impliquera &agrave; terme que les prix des &eacute;nergies fossiles soient corr&eacute;l&eacute;s au pic &eacute;nerg&eacute;tique mondial (c&rsquo;est-&agrave;-dire qu&rsquo;ils soient en fait quadrupl&eacute;s ou quintupl&eacute;s). Il n&rsquo;est pas du tout acquis que l&rsquo;Europe et les &Eacute;tats-Unis soient pr&ecirc;ts &agrave; endosser et donc accepter les cons&eacute;quences d&rsquo;une telle &eacute;ventualit&eacute; issue de la pleine souverainet&eacute; des peuples. Sur ce point central &ndash; car les ressources &eacute;nerg&eacute;tiques sont l&rsquo;or et le sang de l&rsquo;&eacute;conomie mondiale &ndash; il n&rsquo;est pas possible d&rsquo;&eacute;voquer la d&eacute;mocratisation &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle du monde arabe sans la relier &agrave; la d&eacute;mocratisation des d&eacute;bats et des prises de d&eacute;cision &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle globale, sachant que p&egrave;sent sur le local comme le global un certain nombre de contraintes psychologiques mais aussi g&eacute;ophysiques telles que le capitalisme financier et cognitif, la crise &eacute;conomique, le ch&ocirc;mage des jeunes, l&rsquo;empreinte &eacute;cologique, le d&eacute;r&egrave;glement climatique, l&rsquo;urgente n&eacute;cessit&eacute; d&rsquo;&eacute;laborer une alternative au mode de vie consum&eacute;riste.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tSi le plus symbolique a &eacute;t&eacute; accompli par la jeunesse &eacute;clair&eacute;e du printemps arabe &ndash; la sortie du tyran &ndash;, le plus dur reste &agrave; accomplir &ndash; changer de syst&egrave;me, construire l&rsquo;&Eacute;tat de droit &ndash; et c&rsquo;est un processus d&rsquo;effectuation des r&eacute;volutions sociales qui se d&eacute;ploie dans le temps long. Aussi les effets-retours de l&rsquo;extr&eacute;misme religieux, du conservatisme social, de l&rsquo;autoritarisme sont peut-&ecirc;tre l&rsquo;occasion de voir se pr&eacute;ciser les expressions des mouvements d&rsquo;&eacute;mancipation en termes d&rsquo;organisation, de pens&eacute;e politique, de formulation de projet de soci&eacute;t&eacute; articulant les relations s&eacute;cularis&eacute;es entre &Eacute;tat et Religion. Mais pour le moment, ce n&rsquo;est pas tant ce qu&rsquo;expriment encore les jeunes r&eacute;volt&eacute;s : ils affirment ce qu&rsquo;ils ne veulent plus. C&rsquo;est le primat du &laquo; non &raquo;, du rejet et de la contestation qui pour le moment semble &ecirc;tre la chose qui importe. Il faut ici rappeler combien le printemps arabe exprime un mouvement de contestation en m&ecirc;me temps que d&rsquo;ouverture qu&rsquo;irriguent toutes les composantes de la soci&eacute;t&eacute;. Ces explosions populaires sont remarquables par la mani&egrave;re dont elles f&eacute;d&egrave;rent les diff&eacute;rences, le d&eacute;sespoir mais aussi l&rsquo;espoir autour d&rsquo;un m&ecirc;me constat d&rsquo;&eacute;chec des r&eacute;gimes politiques postcoloniaux. Ces explosions court-circuitent les habituelles luttes de partis : pas d&rsquo;id&eacute;ologie, de leader charismatique dans les nouvelles formes de lutte d&eacute;mocratique.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tQuelle d&eacute;mocratie pour le monde arabo-musulman ? Ses formes diff&egrave;reront d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; &agrave; une autre selon des histoires propres, des rythmes d&rsquo;&eacute;volution qui prennent en compte les revenus nationaux, la croissance &eacute;conomique, le niveau d&rsquo;urbanisation, le taux d&rsquo;alphab&eacute;tisation, les indicateurs d&eacute;mographiques tels que taux de f&eacute;condit&eacute; et recul de l&rsquo;&acirc;ge au mariage. Mais fondamentalement, ce qui se joue est une red&eacute;finition du rapport au pouvoir et au savoir qui n&rsquo;est plus l&rsquo;objet d&rsquo;une transcendantalisation de ce que j&rsquo;appellerais &laquo; l&rsquo;esprit tribal &raquo; et de son mode &laquo; g&eacute;n&eacute;tique &raquo; ou &laquo; spermatique &raquo; de perp&eacute;tuation. Ainsi la filiation dynastique &laquo; du p&egrave;re de &raquo; au &laquo; fils de &raquo; va &ecirc;tre probablement d&eacute;racin&eacute;e ou, &agrave; tout le moins, d&eacute;sincarn&eacute;e des pouvoirs ex&eacute;cutif et l&eacute;gislatif. La &laquo; transmission &raquo; du savoir ne va plus aller du &laquo; ma&icirc;tre de &raquo; au &laquo; disciple de &raquo;&hellip; Aujourd&rsquo;hui, un pouvoir h&eacute;r&eacute;ditaire, surtout quand il se l&eacute;gitime au nom d&rsquo;un droit divin, ne peut &ecirc;tre qu&rsquo;autoritaire et il correspond &agrave; un certain type de savoir.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tL&rsquo;arborescence hi&eacute;rarchique de l&rsquo;ancien et imm&eacute;morial mode de rapport au savoir et au pouvoir voulait exprimer de la transcendance, c&rsquo;est-&agrave;-dire qu&rsquo;elle donnait l&rsquo;illusion d&rsquo;une transcendance. Cette illusion d&rsquo;un &laquo; vertical sacr&eacute; &raquo; dans la chose politique a &eacute;t&eacute; mise en avant d&egrave;s la mort du Proph&egrave;te qui n&rsquo;a pu camoufler le meurtre politique de trois des quatre premiers califes dit &laquo; bien-guid&eacute;s &raquo; et l&rsquo;&eacute;tablissement de la dynastie califale des Omeyades consacr&eacute;e par un coup de force. C&rsquo;est que le mod&egrave;le califal, donc &eacute;tymologiquement mod&egrave;le de substitution &agrave; Dieu sur terre, a &eacute;t&eacute; pris &agrave; la lettre dans une instrumentalisation de la l&eacute;gitimation religieuse du pouvoir politique. Nous avons d&rsquo;immenses intelligences philosophiques et mystiques telles qu&rsquo;Ibn &lsquo;Arabi qui r&eacute;prouvent toute r&eacute;volte contre le Calife fut-il despote, cruel, injuste du moment qu&rsquo;il maintient la pri&egrave;re collective du vendredi. Avec les r&eacute;volutions sociales, ce mod&egrave;le-l&agrave; de rapport au dirigeant est d&eacute;finitivement enterr&eacute;.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tAvec les nouvelles formes de r&eacute;volutions sociales en cours, nous sommes en train de nous diriger vers des modes plus horizontaux de rapport au pouvoir et au savoir, plus r&eacute;ticulaires, plus rhizomatiques (dans le sens deleuzien du terme) qui traduisent moins la permanence de l&rsquo;&ecirc;tre que la puissance d&rsquo;agir et la puissance du devenir. Cette d&eacute;mocratisation en cours aura pourtant &ndash; c&rsquo;est l&agrave; notre pr&eacute;diction propre &ndash; un socle de s&eacute;cularisation de plus en plus &eacute;largi. La relation entre pouvoir et religion va &ecirc;tre red&eacute;finie selon la trajectoire historique propre &agrave; l&rsquo;histoire de l&rsquo;islam, o&ugrave; l&rsquo;autorit&eacute; religieuse est inf&eacute;od&eacute;e au pouvoir politique (&agrave; l&rsquo;exception de la tradition chiite) comme source de l&eacute;gitimation. C&rsquo;est cela qui va &ecirc;tre revu compl&egrave;tement : la distinction entre l&rsquo;Etat et la Religion. Il vaut la peine de noter que la mouvance dite de l&rsquo;islam politique ou islamisme est en premi&egrave;re ligne de cette s&eacute;cularisation. Il est probable qu&rsquo;&eacute;mergera &agrave; moyen terme une forme de &laquo; d&eacute;mocratie musulmane &raquo;, inspir&eacute;e du mod&egrave;le turc de l&rsquo;AKP, un peu comparable aux mouvements politiques de d&eacute;mocratie chr&eacute;tienne ayant r&eacute;gn&eacute; en Europe et fa&ccedil;onn&eacute; sa social-d&eacute;mocratie.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tQuelle d&eacute;mocratie pour le monde arabo-musulman ? Remarquons que l&rsquo;aspect rhizomatique des nouvelles relations au pouvoir et au savoir n&rsquo;est aucunement en contradiction avec le plan doctrinal islamique. Rappelons &ndash; car on a tendance &agrave; l&rsquo;oublier, avec la pr&eacute;dominance des &Eacute;mirs, Sultans, Cheiks et Imams &ndash; que le dogme islamique n&rsquo;admet ni royaut&eacute; de droit divin, ni clerg&eacute; et que le Proph&egrave;te &eacute;tait un orphelin qui, s&rsquo;il fut mari&eacute; &agrave; de nombreuses femmes, n&rsquo;a enfant&eacute; aucun fils qui lui ait surv&eacute;cu, et qu&rsquo;il n&rsquo;a donc pas cr&eacute;&eacute; de dynastie en son nom. A sa mort, il n&rsquo;a laiss&eacute; aucun testament politique sur la conduite de la premi&egrave;re communaut&eacute; musulmane, laissant le choix aux croyants eux-m&ecirc;mes de choisir parmi eux leur dirigeant. Dans le cadre b&eacute;douin et tribal de l&rsquo;&eacute;poque, la figure sociale du Proph&egrave;te &eacute;tait r&eacute;volutionnaire et compl&egrave;tement en-dehors des normes et valeurs qui pr&eacute;valaient. La communaut&eacute; fond&eacute;e par le Proph&egrave;te s&rsquo;&eacute;loigne de &laquo; l&rsquo;esprit tribal &raquo; quand elle ne conna&icirc;t pas de &laquo; p&egrave;re de &raquo; ni de &laquo; fils de &raquo;. Les musulmans n&rsquo;ont pas de p&egrave;re ni de fils, mais une seule m&egrave;re (Oum), la communaut&eacute; des croyants (la Oumma) qui n&rsquo;admet en son sein que des fr&egrave;res et des s&oelig;urs. Si les hommes et les femmes en islam sont fr&egrave;re et s&oelig;urs, le mod&egrave;le horizontal de rapport au pouvoir et au savoir ne pose aucun probl&egrave;me de compatibilit&eacute; th&eacute;ologico-politique avec le rapport de fraternit&eacute; que les hommes et les femmes se doivent d&rsquo;entretenir entre eux. En revanche, une relecture critique de l&rsquo;histoire sociale et politique de l&rsquo;islam aurait beaucoup &agrave; dire sur l&rsquo;&eacute;mergence de la figure califale, figure monarchique, seigneuriale et dynastique que rien ne l&eacute;gitime dans l&rsquo;esprit et dans la lettre du texte coranique&hellip;\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tDepuis 30 ans, triomphe un islam profane, fait de bric et de broc, mais aussi de clinquant ostentatoire, diffus&eacute; gr&acirc;ce &agrave; la richesse des sous-sols et aussi par la port&eacute;e des ondes satellitaires. C&rsquo;est plus la mystique du march&eacute; que la rationalit&eacute; de l&rsquo;&Eacute;tat qui s&rsquo;est impos&eacute;e. Il serait possible de recourir &agrave; la grille de lecture de Max Weber, car il en est des sectes islamiques comme il en fut des sectes protestantes. Notre crainte personnelle viendrait moins de l&rsquo;islam politique, qui est une forme endog&egrave;ne et paradoxale de la s&eacute;cularisation en cours, que du salafisme et du wahabisme, qui sont l&rsquo;expression d&rsquo;un int&eacute;grisme et d&rsquo;un radicalisme non pas politique mais religieux. Leur orientation inquisitoriale et mat&eacute;rialiste contribue &agrave; une d&eacute;sacralisation dont on peut trouver les stigmates par exemple dans la transformation architecturale des lieux saints de l&rsquo;islam en temples marchands et consum&eacute;ristes sur le mod&egrave;le de l&rsquo;urbanisme factice de Las Vegas. Duba&iuml;, plus que la Mecque ou M&eacute;dine, est le nouveau paradis infernal de certains existentialistes musulmans&hellip;\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tPour en revenir aux r&eacute;volutions arabes porteuses d&rsquo;avenir, elles nous projettent bien en avant, et ce serait une fatale erreur que de croire qu&rsquo;elles seraient &laquo; islamistes &raquo;, &laquo; lib&eacute;rales &raquo; ou d&rsquo;une autre couleur id&eacute;ologique. Elles propulsent les individus et les soci&eacute;t&eacute;s dans une configuration soci&eacute;tale nouvelle, de grande modernit&eacute; en ce qu&rsquo;elles rassemblent toutes sortes de classes sociales, d&rsquo;origines culturelles, religieuses diverses, qu&rsquo;elles s&rsquo;affranchissent de la diff&eacute;renciation entre hommes et femmes. Il nous faut &ecirc;tre &agrave; la hauteur, car ce nouveau cadre sociopolitique est au-del&agrave; de l&rsquo;islamisme, du lib&eacute;ralisme, et de tout autre &laquo; isme &raquo; forc&eacute;ment r&eacute;ducteur. Ceci veut dire que des individus de diff&eacute;rentes sensibilit&eacute;s politiques, religieuses, id&eacute;ologiques prennent part &agrave; ces r&eacute;volutions sociales, mais il faut toujours garder pr&eacute;sent &agrave; l&rsquo;esprit que la force de ces mouvements est le fait qu&rsquo;ils embrassent le plus grand nombre pour transcender ces diff&eacute;rences. Ce serait une grave erreur qui nous ram&egrave;nerait 20 ans en arri&egrave;re, que des victoires &eacute;lectorales en Tunisie, en &Eacute;gypte ou ailleurs dans le monde arabe signifient quelque chose sur le plan th&eacute;ologico-politique. Les nouveaux &eacute;lus sont attendus sur la construction d&rsquo;un espace d&eacute;mocratique, l&rsquo;&eacute;ducation et la formation, la gestion de la chose publique, la lutte contre l&rsquo;injustice sociale, le d&eacute;veloppement &eacute;conomique, la gestion des ressources nationales, etc.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\tLa question de la d&eacute;mocratie dans le monde arabo-musulman ne va donc point d&eacute;terminer une finalit&eacute; th&eacute;ologique, mais pr&eacute;ciser une s&eacute;cularisation possible, pleinement assum&eacute;e et qui se doit d&rsquo;&ecirc;tre pens&eacute;e. Si la religion a un r&ocirc;le structurant dans les soci&eacute;t&eacute;s contemporaines, la question de l&rsquo;Etat et du fonctionnement d&eacute;mocratique est l&rsquo;occasion de revoir de mani&egrave;re critique tout ce qui s&rsquo;est l&eacute;gitim&eacute; &ndash; mais aussi tout ce qui a &eacute;t&eacute; commis &ndash; au nom de la religion. Nous ne ferons pas l&rsquo;&eacute;conomie d&rsquo;une pens&eacute;e critique et reconstructrice, d&rsquo;une pens&eacute;e &eacute;clair&eacute;e et cr&eacute;ative sur les relations &agrave; venir entre l&rsquo;&Eacute;tat et la Religion.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n\tR&eacute;da Benkirane\n<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p>\n\tExtrait de&nbsp;<em>La d&eacute;mocratisation dans le monde arabe&nbsp;:&nbsp;alternance pour quelle alternative&nbsp;?<\/em>&nbsp;sous la direction de&nbsp;Rahim Kherad et Dominique Maillard Desgr&eacute;es du Lo&ucirc;<em>, <\/em>Paris, Editions Les points sur les i, 2015.\n<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par R&eacute;da Benkirane paru dans La d&eacute;mocratisation dans le monde arabe&nbsp;:&nbsp;alternance pour quelle alternative&nbsp;?&nbsp;sous la direction de&nbsp;Rahim Kherad et Dominique Maillard Desgr&eacute;es du Lo&ucirc;, Paris, Editions Les points sur les i, 2015. &nbsp; De ses origines ath&eacute;niennes jusqu&rsquo;&agrave; nos jours, la notion de d&eacute;mocratie a travers&eacute; les &acirc;ges et les&#8230; <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=891\">Lire plus \/ Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-891","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/891","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=891"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/891\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=891"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=891"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=891"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}