{"id":660,"date":"2014-05-27T09:19:31","date_gmt":"2014-05-27T09:19:31","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/reda2\/?page_id=660"},"modified":"2014-05-27T09:19:31","modified_gmt":"2014-05-27T09:19:31","slug":"complexites-lien-noeud-pli-le-mot-du-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=660","title":{"rendered":"Complexit\u00e9(s), lien, n\u0153ud, pli.\u00a0Le mot du si\u00e8cle\u00a0"},"content":{"rendered":"<div style=\"color: #000000;\">\n\t&nbsp;par R&eacute;da Benkirane\n<\/div>\n<div style=\"color: #000000;\">\n\t&nbsp;\n<\/div>\n<div style=\"color: #000000;\">\n\t<a href=\"https:\/\/reda.archipress.org\/?page_id=196\" style=\"font-size: 13px; text-align: justify;\"><img decoding=\"async\" alt=\"\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/reda.archipress.org\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/Complexite_2013_cov-180x300.jpg\" style=\"width: 180px; height: 300px; margin: 3px; border-width: 0px; border-style: solid;\" \/><\/a><\/p>\n<div>\n\t\t<span style=\"line-height: 1.6em;\">Pr&eacute;face &agrave; la nouvelle &eacute;dition de<\/span><i style=\"line-height: 1.6em;\">&nbsp;La Complexit&eacute;, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences,<\/i><span style=\"line-height: 1.6em;\">&nbsp;Le Pommier, octobre 2013.<\/span>\n\t<\/div>\n<\/div>\n<div style=\"color: #000000;\">\n\t&nbsp;\n<\/div>\n<div style=\"color: #000000;\">\n\t[&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=196\">Pr&eacute;sentation<\/a> |&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=203\">Presentation in English<\/a>&nbsp;|&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=208\">Sommaire<\/a>&nbsp;|&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=660\">Pr&eacute;face<\/a>&nbsp;|&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=248\">Bibliographie<\/a>&nbsp;|&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=250\">Notes de lecture<\/a>&nbsp;|&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=263\">Articles de presse<\/a>&nbsp;|&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=385\">Edition &eacute;trang&egrave;re 1<\/a>&nbsp;|&nbsp;<a href=\"\/reda\/?page_id=383\">Edition &eacute;trang&egrave;re 2<\/a>&nbsp;]\n<\/div>\n<div style=\"color: #000000;\">\n\t&nbsp;\n<\/div>\n<div align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tLorsqu&rsquo;il y a une quinzaine d&rsquo;ann&eacute;es j&rsquo;entrepris une s&eacute;rie d&rsquo;entretiens semi-directifs avec une cinquantaine de scientifiques du monde entier, je pensais que la complexit&eacute; &eacute;tait une notion fondamentale des nouvelles humanit&eacute;s scientifiques et qu&rsquo;il importait d&rsquo;en comprendre ses facettes, ses m&eacute;canismes et ses propri&eacute;t&eacute;s. Avec le recul, je me rends compte aujourd&rsquo;hui que la complexit&eacute; est plus que jamais le d&eacute;fi &agrave; penser, mais que d&eacute;sormais c&rsquo;est dans le soci&eacute;tal et le culturel qu&rsquo;elle se reterritorialise.\n<\/div>\n<div align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\t&nbsp;\n<\/div>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tCar s&rsquo;il me fallait r&eacute;sumer la situation actuelle de l&rsquo;humanit&eacute; en un mot, ce serait celui de&nbsp;<i>complexit&eacute;(s)<\/i>. Le pluriel est de circonstance, mais il est entre parenth&egrave;ses, car c&rsquo;est plut&ocirc;t l&rsquo;infinitif du processus, la forme nominale de l&rsquo;action qu&rsquo;il s&rsquo;agit de capter. Il faudrait parler plus pr&eacute;cis&eacute;ment de complexification, d&rsquo;une action en cours, d&eacute;multiplicatrice, se r&eacute;pandant partout en vari&eacute;t&eacute;s et en variations continu&eacute;es, et ce &agrave; diff&eacute;rentes &eacute;chelles d&rsquo;espace et de temps. Pour d&eacute;crire l&rsquo;&eacute;tat de notre monde, le mot&nbsp;<i>complexit&eacute;<\/i>&nbsp;exprime intuitivement assez bien l&rsquo;id&eacute;e de l&rsquo;intrication des &eacute;v&eacute;nements, la dimension critique de ph&eacute;nom&egrave;nes mineurs qui ont des cons&eacute;quences majeures, ou encore l&rsquo;incertitude de l&rsquo;avenir et le r&eacute;tr&eacute;cissement de l&rsquo;espace et du temps du fait de notre empreinte &eacute;cologique. Le monde a cess&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre simple, et le mode de vie des soci&eacute;t&eacute;s contemporaines est le produit de cette transformation sophistiqu&eacute;e et irr&eacute;versible.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tNature, culture, science, soci&eacute;t&eacute;, &eacute;conomie, politique&hellip;, chaque champ de notre r&eacute;alit&eacute; est d&eacute;sormais soumis &agrave; un rythme de changement sans pr&eacute;c&eacute;dent : la biosph&egrave;re tout enti&egrave;re r&eacute;sonne dor&eacute;navant de nos activit&eacute;s et artefacts, de notre mani&egrave;re d&rsquo;habiter l&rsquo;espace et le temps, de notre usage de ressources vuln&eacute;rables et &eacute;puisables (telles que l&rsquo;eau et l&rsquo;air !), de notre d&eacute;chetterie plastique (devenue le<sup>&nbsp;<\/sup>septi&egrave;me continent, &eacute;tal&eacute; sur quelque 3,4 millions de km<sup>2<\/sup>&nbsp;au Pacifique nord !) et de nos d&eacute;jections en tous genres. Tout a chang&eacute; en nous et autour de nous en quelques ann&eacute;es seulement, comme si nous avions franchi un &laquo; mur du sens &raquo;, un seuil critique, et que nous entamions une mutation majeure de l&rsquo;humanit&eacute; en tant qu&rsquo;esp&egrave;ce. Ce que nous vivons &agrave; travers nos activit&eacute;s, nos relations et nos interactions &eacute;tait absolument impensable et inconcevable il y a un si&egrave;cle pour des individus qui, g&eacute;n&eacute;ration apr&egrave;s g&eacute;n&eacute;ration, vivaient au sein d&rsquo;un m&ecirc;me voisinage, apprenaient le m&ecirc;me type de connaissance, accomplissaient le m&ecirc;me travail, &eacute;taient assujettis &agrave; la m&ecirc;me culture, enferm&eacute;s au sein de la m&ecirc;me classe sociale, etc. Comment pouvons-nous appr&eacute;hender la dynamique qui nous affecte, nous augmente &agrave; la fois en puissance et en fragilit&eacute; ? Disposons-nous d&rsquo;une grammaire particuli&egrave;re, de principes et de th&eacute;or&egrave;mes pouvant jeter quelque lumi&egrave;re sur le d&eacute;fi de la complexit&eacute; &ndash; ce que tout un chacun peut intuitivement percevoir mais qui reste, dans une logique strictement cart&eacute;sienne,&nbsp;<i>hors d&rsquo;atteinte<\/i>&nbsp;?\n<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n\t<b>Une rationalit&eacute; &eacute;tendue<\/b>\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tPour saisir l&rsquo;importance de la complexit&eacute;, il faut revenir sur le fait que de nombreux ph&eacute;nom&egrave;nes restent justement hors d&rsquo;atteinte selon la m&eacute;thode scientifique classique, celle du r&eacute;ductionnisme. Disons alors que la complexit&eacute; d&eacute;ploie une rationalit&eacute; non pas r&eacute;tr&eacute;cie, r&eacute;duite, mais une rationalit&eacute; &eacute;tendue, &eacute;largie, enrichie, &agrave; la mesure justement de l&rsquo;extension de notre puissance d&rsquo;agir et de notre sph&egrave;re cognitive. La complexit&eacute; n&rsquo;a rien de mystique, de mythologique, de th&eacute;ologique, elle est mise en acte scientifique d&rsquo;une extension de la raison appliqu&eacute;e &agrave; une r&eacute;alit&eacute; qui d&eacute;borde de (com)possibilit&eacute;s dont seules des bifurcations impr&eacute;visibles actualisent telle ou telle virtualit&eacute; parmi d&rsquo;autres. Pour justement traiter en &eacute;quations physico-math&eacute;matiques des ph&eacute;nom&egrave;nes autrement hors d&rsquo;atteinte, il faut avoir recours &agrave; une rationalit&eacute; qui a la particularit&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre &agrave; la fois plus vaste et moins pr&eacute;tentieuse dans son traitement des &laquo; touts sophistiqu&eacute;s &raquo; qu&rsquo;elle embrasse. Cette rationalit&eacute; va &agrave; rebours du r&eacute;ductionnisme, cherche &agrave; rendre compte des causalit&eacute;s non lin&eacute;aires qui agissent, insistent et persistent dans des &laquo; touts &raquo;, des syst&egrave;mes qui ont la particularit&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre d&eacute;nu&eacute;s de centre de contr&ocirc;le ou de cha&icirc;ne de commandement. Cette rationalit&eacute; ou nouvelle mani&egrave;re de voir le monde postule la pr&eacute;&eacute;minence de la relation sur l&rsquo;objet, elle confirme l&rsquo;objectivation des liens &ndash; et leur exploration combinatoire &ndash; entre les entit&eacute;s, les particules, les corpuscules, les &ecirc;tres vivants ou techniques, les objets physiques ou math&eacute;matiques. La complexit&eacute; contribue donc &agrave; renouveler notre vision : le r&eacute;el nous appara&icirc;t fait d&rsquo;une &eacute;toffe dont la maille fibreuse est tout en filaments r&eacute;ticulaires et en fins entrelacs.\n<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n\t<b>Une physique de l&rsquo;immanence<\/b>\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tLa science r&eacute;ductionniste postule l&rsquo;existence d&rsquo;une approche transcendantale de la connaissance : on part d&rsquo;une certaine hauteur (qui conf&egrave;re &agrave; l&rsquo;observateur un &laquo; tr&ocirc;ne d&rsquo;assurance &raquo; et une &laquo; extraterritorialit&eacute; &raquo;) pour descendre progressivement, creuser toujours plus et s&rsquo;enfoncer en r&eacute;alit&eacute; jusqu&rsquo;&agrave; atteindre des parties &eacute;l&eacute;mentaires que l&rsquo;on met en coupe par toutes sortes de techniques de contr&ocirc;le et de manipulation. La science complexe chemine diff&eacute;remment, souvent &agrave; l&rsquo;inverse, elle part d&rsquo;un fond g&eacute;ologique ou biologique, ou d&rsquo;une soupe chimique de r&eacute;alit&eacute;, et observe l&rsquo;&eacute;volution empirique d&rsquo;entit&eacute;s rudimentaires qui s&rsquo;agr&egrave;gent en ph&eacute;nom&egrave;nes de pure immanence pour former, par un processus ascendant (<i>bottom-up<\/i>), &agrave; coups de projections r&eacute;ticulaires et de croissance rhizomatique, des motifs et des comportements d&rsquo;ensembles plus riches les uns que les autres. A chaque remont&eacute;e d&rsquo;&eacute;chelle, il y a un gain de puissance d&rsquo;ensemble et une cr&eacute;ation de propri&eacute;t&eacute;s suppl&eacute;mentaires qui ne s&rsquo;expliquent plus ou disparaissent d&egrave;s que l&rsquo;on cherche &agrave; redescendre &agrave; un &eacute;chelon inf&eacute;rieur. Les principales propri&eacute;t&eacute;s physiques qui permettent le d&eacute;veloppement de ces niveaux de complexit&eacute; sont la&nbsp;<i>non-lin&eacute;arit&eacute;<\/i>&nbsp;(quand les causes et effets ne sont pas proportionnels), l&rsquo;<i>&eacute;mergence<\/i>&nbsp;(quand le tout est plus que la somme des parties) et l&rsquo;<i>&eacute;volution<\/i>&nbsp;(lorsque le temps irr&eacute;versible est producteur de nouveaut&eacute;).\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tLa science classique, qui commen&ccedil;a avec entre autres Galil&eacute;e (et son langage math&eacute;matique de la nature), Descartes (et sa m&eacute;thode r&eacute;ductionniste) et Newton (et son calcul diff&eacute;rentiel), s&rsquo;acheva au premier tiers du si&egrave;cle dernier avec notamment Heisenberg (et son principe d&rsquo;incertitude), G&ouml;del (et son th&eacute;or&egrave;me d&rsquo;incompl&eacute;tude), Turing (et son th&eacute;or&egrave;me d&rsquo;&lsquo;ind&eacute;cidabilit&eacute;). D&rsquo;&eacute;normes progr&egrave;s sont dus &agrave; la m&eacute;thodologie scientifique du r&eacute;ductionnisme, qui consiste &agrave; diss&eacute;quer un syst&egrave;me en &eacute;l&eacute;ments plus petits. Mais, d&eacute;sormais, la science adopte une nouvelle mani&egrave;re de voir : la plupart des ph&eacute;nom&egrave;nes naturels qui nous entourent sont non lin&eacute;aires, irr&eacute;ductibles, impr&eacute;dictibles et m&ecirc;me erratiques. La science est donc en train de produire de nouveaux paradigmes pour mod&eacute;liser les motifs des ph&eacute;nom&egrave;nes, le mouvement et son incertitude. La vie est vue d&eacute;sormais comme un ballet fragile et cr&eacute;atif entre ordre et d&eacute;sordre, entre cristal et fum&eacute;e, entre monarchie et anarchie. Et la science devient le catalogue des motifs que la nature d&eacute;ploie dans sa colossale &eacute;volution cr&eacute;atrice.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tPourquoi donc tant s&rsquo;int&eacute;resser &agrave; ces propri&eacute;t&eacute;s qui sont marqu&eacute;es par l&rsquo;absence de centre de contr&ocirc;le ou de d&eacute;cision ? Parce qu&rsquo;elles concernent des processus naturels, culturels, sociaux, &eacute;conomiques et politiques qui restent au-del&agrave; de notre champ de contr&ocirc;le et de notre horizon de pr&eacute;dictibilit&eacute;. Si nous comprenons leurs propri&eacute;t&eacute;s, nous saisissons mieux les limites de notre pr&eacute;dictibilit&eacute; et pouvons mieux comprendre la nature de la Nature, l&rsquo;organisation des composants des ensembles complexes, et mieux interagir avec ces syst&egrave;mes. D&rsquo;ores et d&eacute;j&agrave;, le principal apport de la th&eacute;orie de la complexit&eacute; aura &eacute;t&eacute; de rendre la science plus r&eacute;aliste, en rendant sa qu&ecirc;te plus modeste (car la science a longtemps souffert du p&eacute;ch&eacute; d&rsquo;arrogance). La complexit&eacute; nourrit un &eacute;change constant entre les limites de la science et la science des limites : il y a l&agrave; effectivement mati&egrave;re &agrave; perplexit&eacute;, entre vertiges et promesses&hellip;\n<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n\t<b>Terminologie ambigu&euml;, f&eacute;condit&eacute; heuristique<\/b>\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tDe mes &eacute;changes avec des lecteurs, il ressort que le terme de&nbsp;<i>complexit&eacute;<\/i>&nbsp;peut, au premier abord, pr&ecirc;ter &agrave; confusion. J&rsquo;ai souvent entendu dire (&agrave; la suite de ce que fait remarquer le philosophe Michel Serres, au chapitre XVIII, sur &laquo; des sciences qui nous rapprochent de la singularit&eacute; &raquo;), que le terme n&rsquo;est pas des plus appropri&eacute;s.&nbsp;<i>Complexit&eacute;(s),<\/i>&nbsp;le terme est peut-&ecirc;tre mal choisi, mais il reste le ma&icirc;tre mot du si&egrave;cle en cours. La synonymie la plus courante, mais la plus trompeuse, consiste &agrave; rabattre ce terme sur la notion de<i>complication<\/i>, et c&rsquo;est l&agrave; prendre le risque de s&rsquo;&eacute;tendre en fausses perceptions et mod&eacute;lisations. C&rsquo;est que nous sommes face &agrave; un concept qui n&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; invent&eacute; ou produit par des concepteurs, mais qui a &eacute;t&eacute;&nbsp;<i>choisi par ses utilisateurs et ses praticiens<\/i>. En toute rigueur, il resterait &agrave; inventer un n&eacute;ologisme susceptible de le remplacer qui soit &agrave; m&ecirc;me de &laquo; faire sens &raquo; pour l&rsquo;honn&ecirc;te homme et de &laquo; faire science &raquo; pour le savant-chercheur. Mais encore faut-il &ecirc;tre un cr&eacute;ateur, un artiste ou un philosophe d&rsquo;exception pour cela ! En attendant, la racine ancienne du mot informe utilement sur les significations les plus actuelles du concept. L&rsquo;&eacute;tymologie renvoie au latin&nbsp;<i>complexus<\/i>&nbsp;(<i>co,<\/i>&nbsp;&laquo; ensemble &raquo; et&nbsp;<i>plexus,<\/i>&nbsp;&laquo; tiss&eacute; &raquo;), participe pass&eacute; adjectiv&eacute; de<i>complecti<\/i>&nbsp;(&laquo; embrasser, saisir &raquo;) form&eacute; &agrave; partir de&nbsp;<i>plectere<\/i>&nbsp;(&laquo; tresser, tisser, plier &raquo;). Deux sens sont &agrave; retenir : d&rsquo;une part l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;entrelacement, de tissage, et d&rsquo;autre part l&rsquo;id&eacute;e de pliage. Du coup, la signification de la terminologie emprunt&eacute;e renvoie &agrave; l&rsquo;art de faire des n&oelig;uds et des plis au sein de la nature ou de certains syst&egrave;mes dynamiques. L&rsquo;id&eacute;e des plis est profonde et, sur le plan heuristique, extr&ecirc;mement f&eacute;conde pour l&rsquo;avenir des &eacute;tudes sur la complexit&eacute;.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tNous vivons l&rsquo;&acirc;ge d&rsquo;or de la complexit&eacute;. D&rsquo;une certaine mani&egrave;re, notre situation est en quelque sorte similaire &agrave; la crise survenue au xix<sup>e<\/sup>&nbsp;si&egrave;cle avec la d&eacute;couverte de la g&eacute;om&eacute;trie non euclidienne. Durant plus de vingt si&egrave;cles, l&rsquo;humanit&eacute; pensait qu&rsquo;il n&rsquo;y avait de g&eacute;om&eacute;trie que plane et euclidienne, que ses postulats (&laquo; les droites parall&egrave;les ne se croisent jamais &raquo;, &laquo; la somme des angles d&rsquo;un triangle est toujours &eacute;gale &agrave; 180 degr&eacute;s &raquo;) &eacute;taient universellement valables. Malgr&eacute; le fait que nos sens percevaient des surfaces tactilement et visuellement courb&eacute;es, convexes, concaves, rugueuses, bris&eacute;es, feuillet&eacute;es, fibreuses, notre raison lin&eacute;aire les&nbsp;<i>aplanissait<\/i>&nbsp;pour les rendre conformes aux postulats d&rsquo;Euclide. Et puis, progressivement, les scientifiques ont d&eacute;couvert de nouveaux objets math&eacute;matiques, per&ccedil;us comme &eacute;tranges et monstrueux parce qu&rsquo;ils ne validaient pas le cinqui&egrave;me postulat d&rsquo;Euclide (sur le parall&eacute;lisme des droites). La d&eacute;couverte des g&eacute;om&eacute;tries courbes (hyperbolique et elliptique) et de la g&eacute;om&eacute;trie fractale (ensemble de Cantor et courbes de Weierstrass, de Koch, de Peano) ouvrit le champ fertile &agrave; l&rsquo;univers non euclidien, d&rsquo;o&ugrave; sortirent au d&eacute;but du si&egrave;cle dernier des d&eacute;couvertes scientifiques r&eacute;volutionnaires, telles que la courbure de l&rsquo;espace-temps mise en &eacute;vidence par Albert Einstein et la th&eacute;orie de la relativit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale qui en r&eacute;sulta.\n<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n\t<b>&Eacute;pist&eacute;m&egrave; du pli<\/b>\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tJe pressens que la complexit&eacute; entrouvre un nouveau continent &laquo; g&eacute;om&eacute;trique &raquo; pour notre regard sur le monde. Nous d&eacute;couvrons, par souci de r&eacute;alisme et par notre captation sensorielle, que nous sommes fonci&egrave;rement non euclidiens ! Nous d&eacute;couvrons que le monde n&rsquo;est aucunement plat &ndash; contrairement &agrave; ce que vante la vulgate de la mondialisation &ndash;, mais qu&rsquo;il est&nbsp;<i>plis<\/i>. Ce changement de perspective est en soi un changement de paradigme qui est en train de se d&eacute;rouler au sein de nos cultures globalis&eacute;es et mises en rapport diff&eacute;rentiel g&eacute;n&eacute;ralis&eacute; les unes par rapport aux autres (chacune se frottant ainsi &agrave; toutes les autres dans chaque m&eacute;tropole, n&oelig;ud r&eacute;ticulaire et autre point-cl&eacute; du monde). Au moment o&ugrave; surviennent un basculement de puissance dans l&rsquo;&eacute;conomie et la politique (d&rsquo;un monde que j&rsquo;appelle&nbsp;<i>post-occidental<\/i>) ainsi que des modifications radicales dans l&rsquo;acc&egrave;s, la production et le partage du savoir, nous d&eacute;couvrons l&rsquo;&eacute;tranget&eacute; des autres (&ecirc;tres vivants, cultures, peuples, mentalit&eacute;s). Par cons&eacute;quent, le plus grand d&eacute;fi intellectuel de notre temps consiste &agrave; transformer l&rsquo;interdisciplinarit&eacute; des sciences en un &eacute;change interculturel pour approfondir, en dehors de la mod&eacute;lisation&nbsp;<i>in silico<\/i>&nbsp;et de l&rsquo;exp&eacute;rimentation&nbsp;<i>in vitro<\/i>, la compr&eacute;hension des ph&eacute;nom&egrave;nes d&rsquo;&eacute;mergence et de complexit&eacute; qui se manifestent en l&rsquo;homme et dans la soci&eacute;t&eacute; contemporaine.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tVoir l&rsquo;objet par les relations qui le tissent et consid&eacute;rer la mati&egrave;re par les pliures et les plissures nous permet d&rsquo;adopter un point de &laquo; vue &raquo; plus &laquo; g&eacute;om&eacute;trique &raquo;. Et nous avons besoin d&rsquo;adopter de nouvelles optiques g&eacute;om&eacute;triques, car l&rsquo;humanit&eacute; souffre d&rsquo;un strabisme persistant (qu&rsquo;accentue le r&eacute;ductionnisme m&eacute;thodique) susceptible d&rsquo;aboutir &agrave; une&nbsp;<i>c&eacute;cit&eacute; empirique<\/i>. Nos soci&eacute;t&eacute;s globalis&eacute;es risquent &agrave; terme d&rsquo;&eacute;touffer sous le poids de leur dette &eacute;cologique. Elles sont en effet confront&eacute;es &agrave; un probl&egrave;me de croissance et d&rsquo;excroissances, &agrave; une gestion de stock d&eacute;fectueuse (nous consommons en huit mois ce que la terre ne peut produire qu&rsquo;en une ann&eacute;e) et &agrave; un manque d&rsquo;espace et de temps au sein de la biosph&egrave;re (au rythme actuel de nos activit&eacute;s, d&rsquo;ici &agrave; la fin du si&egrave;cle il faudrait constituer les stocks de deux plan&egrave;tes Terre). Nous sommes l&agrave; soumis &agrave; un probl&egrave;me de g&eacute;om&eacute;trie &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle globale puisque les ressources non renouvelables les plus vitales que nous risquons d&rsquo;&eacute;puiser sont l&rsquo;espace et le temps. Dans sa saisie des logiques des pliages et plissages de la mati&egrave;re, des tissages et m&eacute;tissages de l&rsquo;objet, la&nbsp;<i>scienza nuova<\/i>&nbsp;du xxi<sup>e<\/sup>&nbsp;si&egrave;cle non seulement est &agrave; m&ecirc;me de fournir une&nbsp;<i>ex-pli-cation<\/i>&nbsp;&agrave; ce qui restait nagu&egrave;re hors d&rsquo;atteinte, mais elle le fait dans l&rsquo;<i>im-pli-cation&nbsp;<\/i>de ce dont elle rend compte et qui est aussi travaill&eacute; par la&nbsp;<i>multi-pli-cit&eacute;<\/i>. Cette science-l&agrave; est participative de ce qu&rsquo;elle observe, elle permet de&nbsp;<i>voir<\/i>&nbsp;imm&eacute;diatement combien le monde est intrins&egrave;quement interd&eacute;pendant.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tSe pourrait-il alors que la complexit&eacute; soit une th&eacute;orie de la rationalit&eacute; &eacute;tendue annonciatrice de nouvelles vues g&eacute;om&eacute;triques et de d&eacute;couvertes qui rel&egrave;vent pour l&rsquo;heure de l&rsquo;<i>impens&eacute;<\/i>&nbsp;? S&rsquo;il y a diff&eacute;rentes &eacute;chelles et formes de complexit&eacute;, pourrions-nous alors les distinguer, les s&eacute;rier, en dresser une taxinomie ? Peut-on encore pr&eacute;ciser les diff&eacute;rentes couches de profondeur (info-techno-bio-anthropo)logique issues de longs et lents calculs, de v&eacute;cus et de cogitations ? Fait-il sens de d&eacute;finir une&nbsp;<i>complexit&eacute; restreinte<\/i>&nbsp;comme &eacute;tant celle qui est mise en &eacute;quations physico-math&eacute;matiques, qui mod&eacute;lise et simule ces syst&egrave;mes complexes adaptatifs massivement &eacute;tudi&eacute;s dans les laboratoires de recherche ? Pourrions-nous d&eacute;finir une tout autre classe de ph&eacute;nom&egrave;nes relevant d&rsquo;une&nbsp;<i>complexit&eacute; g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e<\/i>&nbsp;qui ne peut &ecirc;tre encod&eacute;e par un algorithme ni encapsul&eacute;e dans aucun autre formalisme math&eacute;matique (et donc non mod&eacute;lisable !) comme &eacute;tant celle culminant dans le vivant, l&rsquo;homme et la soci&eacute;t&eacute; ? Voil&agrave; quelques-unes des&nbsp;<i>nouvelles questions<\/i>&nbsp;qu&rsquo;il serait passionnant d&rsquo;explorer dans le cadre de &laquo; conversations cr&eacute;atrices &raquo; &agrave; venir.\n<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n\t<b>Sciences et technologies du&nbsp;<i>pharmakon<\/i><\/b>\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tAu commencement de ma grande enqu&ecirc;te (quasi ethnographique) sur les sciences contemporaines autour du th&egrave;me de la complexit&eacute;, j&rsquo;&eacute;tais anim&eacute; par un enthousiasme contagieux. Je voulais apporter ma propre contribution &agrave; un humanisme ressourc&eacute; dans une&nbsp;<i>scienza nuova<\/i>. L&rsquo;impression pr&eacute;valait que la science et les technologies de l&rsquo;information et de la communication pourraient beaucoup pour nous, que leur grammaire se pr&ecirc;tait &agrave; la syntaxe des ph&eacute;nom&egrave;nes critiques. Depuis lors, j&rsquo;ai d&ucirc; prendre en compte des sc&eacute;narios plus pessimistes dans les usages de la complexit&eacute;, de ses effets de levier et de boucles r&eacute;troactives.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tDepuis lors, il y eut en effet des &eacute;v&eacute;nements dont la puissance de sid&eacute;ration n&rsquo;en finit pas de se d&eacute;ployer : les attaques du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de New York et le Pentagone &agrave; Washington, le krach boursier de Wall Street et l&rsquo;effondrement financier mondial de septembre 2008, le tremblement de terre au Japon, le tsunami qui s&rsquo;ensuivit et l&rsquo;accident nucl&eacute;aire de Fukushima le 11 mars 2011. Que nous r&eacute;serve l&rsquo;avenir maintenant que nous sommes compl&egrave;tement mis en r&eacute;seau et en r&eacute;sonance par la communication ubiquitaire et la technoscience ? Notre civilisation est-elle faite de telle mani&egrave;re &agrave; pouvoir subir et amortir ind&eacute;finiment la physique particuli&egrave;re de ces catastrophes ? Mais il y a aussi eu des ph&eacute;nom&egrave;nes porteurs d&rsquo;avenir, comme ces r&eacute;voltes sociales d&rsquo;un genre nouveau et qui sont le fait d&rsquo;une jeunesse qui partout dans le monde n&rsquo;a jamais &eacute;t&eacute; aussi bien &eacute;duqu&eacute;e et form&eacute;e, et qui partout reste expos&eacute;e au ch&ocirc;mage et &agrave; l&rsquo;absence de perspectives socio-&eacute;conomiques. De ces jeunes qui ont &eacute;t&eacute; &agrave; l&rsquo;avant-garde des r&eacute;voltes, je dirais qu&rsquo;ils sont les&nbsp;<i>enfants de la complexit&eacute;<\/i>, des natifs num&eacute;riques (<i>digital natives<\/i>), les monades et les nomades d&rsquo;une civilisation mondiale en devenir. On peut encore dire d&rsquo;eux qu&rsquo;ils sont les pollinisateurs des r&eacute;seaux sociaux, des joueurs d&rsquo;&eacute;checs tridimensionnels misant sur les lois topologiques des routes de l&rsquo;information et la sagesse des foules. On a pu voir comment ils ont su d&rsquo;instinct mobiliser une intelligence collective, connective et cognitive au service du plus grand nombre, que ce soit pour renverser des tyrannies politiques ou pour se rebeller contre la dictature des march&eacute;s financiers. Sur l&rsquo;ensemble du bassin m&eacute;diterran&eacute;en, dans de grandes villes comme Londres, New York, Montr&eacute;al, S&atilde;o Paulo, des mobilisations sociales spontan&eacute;es sans pr&eacute;c&eacute;dent ont vu le jour, et elles ont en commun des motifs, ou&nbsp;<i>patterns,<\/i>&nbsp;nouveaux : non-violence, absence de leadership et d&rsquo;id&eacute;ologie, l&rsquo;infotechnologie et les r&eacute;seaux sociaux &eacute;tant les catalyseurs de la r&eacute;action sociale.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tCe qu&rsquo;il faut retenir de ces &eacute;v&eacute;nements et de leurs acteurs, c&rsquo;est qu&rsquo;ils rel&egrave;vent du principe actif du<i>pharmakon<\/i>, que ce qui peut nous sauver peut aussi nous fourvoyer, que la potion est le rem&egrave;de qui gu&eacute;rit autant que le poison qui tue. Les technologies de l&rsquo;information et de la communication ont grandement contribu&eacute; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; du savoir ou &agrave; l&rsquo;<i>empowerment<\/i>&nbsp;de jeunes citoyens r&eacute;volt&eacute;s ; mais ces m&ecirc;mes technologies &oelig;uvrent &agrave; la r&eacute;pression num&eacute;rique, &agrave; la surveillance et &agrave; l&rsquo;espionnage par les &Eacute;tats les plus puissants, sans compter les nouveaux dispositifs de combat et de contr&ocirc;le par la robotisation (les drones militaires et leurs clones civils). Pour d&eacute;fendre le n&eacute;olib&eacute;ralisme, cet acide logique capable de dissoudre toute autre forme de rationalit&eacute; &eacute;conomique, on ent&eacute;rine des axiomes tels que &laquo; l&rsquo;&eacute;conomie ne ment pas &raquo; ou &laquo; les march&eacute;s ont toujours raison &raquo;. D&rsquo;&eacute;minents &eacute;conomistes n&rsquo;h&eacute;sitent pas, pour l&eacute;gitimer le libre-&eacute;change et le fondamentalisme du march&eacute;, &agrave; invoquer les m&eacute;canismes de l&rsquo;auto-organisation derri&egrave;re la ch&egrave;re &laquo; main invisible &raquo; d&rsquo;Adam Smith. Les usages de la complexit&eacute; par les sciences ne sont ni tous bons ni tous mauvais. Mais ce qui me para&icirc;t actuellement assez frappant, c&rsquo;est de voir comment la complexit&eacute; et ses ph&eacute;nom&egrave;nes sont de plus en plus int&eacute;gr&eacute;s dans des sch&eacute;mas r&eacute;ductionnistes au profit d&rsquo;un nouveau scientisme qui pr&ocirc;ne des possibilit&eacute;s de d&eacute;shumanisation, tels que le post-humanisme ou l&rsquo;intelligence artificielle &laquo; forte &raquo; (<i>strong AI<\/i>). Selon le principe d&eacute;terministe et somme toute stupide que&nbsp;<b>&laquo;&nbsp;<\/b><i>tout ce qui est techniquement faisable sera entrepris, et tout ce qui est vendable sera r&eacute;alis&eacute; &raquo;, on voit venir toutes sortes d&rsquo;innovations scientifiques aux applications potentiellement dangereuses et qui sont marqu&eacute;es du sceau de la complexit&eacute;.<\/i>\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tIl ne fait pas de doute que nous vivons en bordure du chaos, c&rsquo;est-&agrave;-dire au seuil d&rsquo;&eacute;v&eacute;nements de type catastrophique et aux cons&eacute;quences incalculables, mais pareillement nous cheminons sur la cr&ecirc;te d&rsquo;une renaissance qui ressemble &agrave; un tsunami cognitif susceptible de tout balayer sur son passage. Pour ne rien arranger, nous sommes affect&eacute;s d&rsquo;une crise du sens et d&rsquo;une anxi&eacute;t&eacute; m&eacute;taphysique. De plus, notre mode de vie qui ignore la parcimonie, la mani&egrave;re dont nous remplissons et saturons l&rsquo;espace et le temps, et consommons les ressources naturelles, concourent &agrave; faire de notre &laquo; village global &raquo; le pire des mondes possibles. Nous devons donc confronter cet &eacute;tat d&rsquo;existence hautement incertain avec une connaissance de nouvelles possibilit&eacute;s cognitives et la quasi in&eacute;vitable approche de &laquo; notre heure finale &raquo; (pour reprendre le titre d&rsquo;un livre de l&rsquo;astrophysicien britannique Martin Rees) en raison de nos inclinations &eacute;gotistes, supr&eacute;matistes et violentes.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tLes id&eacute;es et les concepts issus de la complexit&eacute; auront une profonde implication sur la mani&egrave;re dont la science et la culture seront pens&eacute;es et v&eacute;cues. La complexit&eacute; est en fait une d&eacute;claration universelle d&rsquo;interd&eacute;pendance, pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes en train de r&eacute;aliser que ce qui affecte les &ecirc;tres vivants, &agrave; l&rsquo;autre bout de la terre ou de la cha&icirc;ne alimentaire, peut avoir des cons&eacute;quences imm&eacute;diates, concr&egrave;tes et mat&eacute;rielles pour nous, ici et maintenant. L&rsquo;interd&eacute;pendance, c&rsquo;est aussi le fait que l&rsquo;humanit&eacute; soit engag&eacute;e dans un destin collectif, alors qu&rsquo;elle est devenue une force g&eacute;ophysique capable de d&eacute;r&eacute;gler la biosph&egrave;re. Nous pouvons voir que, d&rsquo;une certaine mani&egrave;re, nous sommes tous embarqu&eacute;s dans le m&ecirc;me navire et nous pourrions faire en sorte &ndash; s&rsquo;il reste du temps &ndash; qu&rsquo;il ne soit pas un vaisseau-drone sans pilote &agrave; bord ni un&nbsp;<i>Titanic<\/i>&nbsp;plan&eacute;taire&hellip;\n<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n\t<b>Perspective cosmopolite<\/b>\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tEn tant que science des relations, des n&oelig;uds, des liens et des plis, la complexit&eacute; est aujourd&rsquo;hui la seule th&eacute;orie scientifique susceptible d&rsquo;admettre une perspective v&eacute;ritablement cosmopolite sur nous-m&ecirc;mes, &agrave; savoir que les diff&eacute;rentes visions du monde concernant&nbsp;<i>un m&ecirc;me et unique monde<\/i>&nbsp;sont toutes simultan&eacute;ment l&eacute;gitimes et valides. Ce regard renouvel&eacute; d&rsquo;un monde infiniment diversifi&eacute; et en m&ecirc;me temps singuli&egrave;rement unique se retrouve dans le chef-d&rsquo;&oelig;uvre philosophique de Leibniz, le court et &eacute;blouissant trait&eacute; de la<i>Monadologie<\/i>. Il n&rsquo;y est question ni d&rsquo;ontologie ni d&rsquo;&eacute;tant, mais d&rsquo;un &laquo; &eacute;tang &raquo; et d&rsquo;un &laquo; jardin &raquo; qui donnent &agrave; voir la complexit&eacute; et sa ph&eacute;nom&eacute;nologie du d&eacute;tail :\n<\/p>\n<blockquote style=\"color: #000000;\">\n<p align=\"justify\">\n\t\t&laquo; Chaque portion de la mati&egrave;re peut &ecirc;tre con&ccedil;ue, comme un jardin plein de plantes, et comme un &eacute;tang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l&rsquo;animal, chaque goutte de ses humeurs est encore un tel jardin, ou un tel &eacute;tang. &raquo;\n\t<\/p>\n<p align=\"right\">\n\t\tLeibniz,&nbsp;<i>Monadologie<\/i>, &sect; 67 (1714).\n\t<\/p>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tSelon cette vision perspectiviste, il s&rsquo;agit d&rsquo;exprimer localement et de mani&egrave;re diff&eacute;rentielle un tout sophistiqu&eacute;. Chaque (id)entit&eacute; simple exprime et formalise, selon son g&eacute;nie, sa tradition et sa variation dynamique propres, le m&ecirc;me et unique monde&laquo; comme une m&ecirc;me ville regard&eacute;e de diff&eacute;rents c&ocirc;t&eacute;s para&icirc;t tout autre, et est comme multipli&eacute;e perspectivement &raquo;, nous dit encore Leibniz. Ce m&ecirc;me et unique monde n&eacute;cessite une civilisation inspir&eacute;e, capable d&rsquo;explorer et de combiner des agencements de formes soci&eacute;tales et de dispositifs technologiques qui ne saturent pas et ne d&eacute;truisent pas l&rsquo;espace et le temps qu&rsquo;elles habitent.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tNous ne sommes plus seulement dans un jardin philosophique &laquo; miroir vivant perp&eacute;tuel de l&rsquo;univers &raquo; et dans des plis dont Leibniz dit &laquo; qu&rsquo;ils vont &agrave; l&rsquo;infini &raquo;, mais dans une situation de survie de l&rsquo;humanit&eacute; qui impose un nouveau mode de remplissage de l&rsquo;espace et du temps. La prochaine civilisation, post-occidentale, sera mondiale ou ne sera pas. Et nous autres, &laquo; non euclidiens &raquo;, formons la courbure d&rsquo;un arc-en-ciel humain fait de gens de science, de culture, d&rsquo;art, de foi, d&rsquo;action et d&rsquo;engagement. De plus en plus de citoyens et d&rsquo;humanistes &ndash; et plus particuli&egrave;rement les jeunes qui ne veulent plus du destin de&nbsp;<i>b&eacute;tail cognitif&nbsp;<\/i>&ndash; vivent et agissent tels des&nbsp;<i>medicine men<\/i>, des acupuncteurs travaillant sur les points vitaux d&rsquo;un monde malade de ses urbanit&eacute;s d&eacute;bordantes, de ses s&eacute;cr&eacute;tions toxiques, psychiques ou atmosph&eacute;riques. En qu&ecirc;te d&rsquo;harmonie et de beaut&eacute; (et la science entretient une relation tr&egrave;s particuli&egrave;re avec la beaut&eacute; d&rsquo;une th&eacute;orie, d&rsquo;une hypoth&egrave;se, d&rsquo;une &eacute;quation), ces th&eacute;rapeutes cherchent &agrave; construire une pens&eacute;e &eacute;tendue en relations solidaires, &agrave; produire du sens en faisant de la complexit&eacute; un savoir sapiential pour notre temps. Tout l&rsquo;enjeu pour eux est de mettre en acte la&nbsp;<i>sagesse dans l&rsquo;&eacute;cart &agrave; l&rsquo;&eacute;quilibre,<\/i>&nbsp;dont ce livre fournit quelques lin&eacute;aments et sch&egrave;mes logiques.\n<\/p>\n<p align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tCet ouvrage n&rsquo;a pas de pr&eacute;tention scientifique ou savante : certains lecteurs et quelques scientifiques le consid&egrave;rent comme une somme, mais c&rsquo;est essentiellement un livre de r&eacute;cits et de &laquo; conversations cr&eacute;atrices &raquo;. Que le lecteur s&rsquo;approprie ce petit objet, facile &agrave; prendre avec soi, en randonn&eacute;e, en d&eacute;placement, et qui peut se lire, en plein m&eacute;tro ou au milieu d&rsquo;une &icirc;le, comme un manuel pour l&rsquo;humanisme et la citoyennet&eacute; plan&eacute;taires, &agrave; l&rsquo;intention de tous ceux qui sont en qu&ecirc;te d&rsquo;une vision int&eacute;gr&eacute;e de la science et de la philosophie, de la pens&eacute;e et de l&rsquo;agir.\n<\/p>\n<p align=\"right\" style=\"color: #000000;\">\n\tR&eacute;da Benkirane\n<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n\tExtraits de R&eacute;da Benkirane,&nbsp;<i>La Complexit&eacute;, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences,<\/i>&nbsp;Le Pommier, octobre 2013.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;par R&eacute;da Benkirane &nbsp; Pr&eacute;face &agrave; la nouvelle &eacute;dition de&nbsp;La Complexit&eacute;, vertiges et promesses. 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