{"id":551,"date":"2014-05-27T06:46:12","date_gmt":"2014-05-27T06:46:12","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/reda2\/?page_id=551"},"modified":"2014-05-27T06:46:12","modified_gmt":"2014-05-27T06:46:12","slug":"mon-cinema-interroge-le-pays-reel-celui-du-quotidien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=551","title":{"rendered":"&#8220;Mon cin\u00e9ma interroge le pays r\u00e9el, celui du quotidien&#8221;"},"content":{"rendered":"<p style=\"color: #000000;\">entretien avec le r\u00e9alisateur Merzak Allouache<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/archipress.org\/images\/logo\/courrier1.gif\" alt=\" \" width=\"120\" height=\"25\" hspace=\"1\" \/><\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">Le Courrier, Gen\u00e8ve<\/p>\n<p>6 juin 1997<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\" align=\"justify\"><strong>Comment situer votre travail dans le cin\u00e9ma alg\u00e9rien, marqu\u00e9 d&#8217;une part par le th\u00e8me lancinant de la guerre de lib\u00e9ration et une veine sociologique caract\u00e9ris\u00e9e par l&#8217;humour et l&#8217;auto-d\u00e9rision?<\/p>\n<p>Merzak Allouache:\u00a0<\/strong>Je suis arriv\u00e9 au cin\u00e9ma alg\u00e9rien au sein d&#8217;une g\u00e9n\u00e9ration qui \u00e9tait jeune durant la guerre de lib\u00e9ration (1954-1962) et qui voyait grandir une Alg\u00e9rie ind\u00e9pendante. Je vivais plut\u00f4t cette Alg\u00e9rie l\u00e0, celle qui commen\u00e7ait \u00e0 vivre des probl\u00e8mes au quotidien, et j&#8217;avais envie de parler du pr\u00e9sent. J&#8217;\u00e9voluais au milieu d&#8217;une cin\u00e9matographie o\u00f9 la majorit\u00e9 des cin\u00e9astes avaient envie de c\u00e9l\u00e9brer la guerre de lib\u00e9ration. J&#8217;ai choisi de parler de l&#8217;Alg\u00e9rie v\u00e9cue au quotidien, o\u00f9 il n&#8217;\u00e9tait plus question de colonialisme mais plut\u00f4t de savoir ce qu&#8217;on allait faire de ce pays et de sa jeunesse. D\u00e8s mon premier film, j&#8217;ai trait\u00e9 le th\u00e8me de la vie quotidienne des ann\u00e9es 70, en mettant l&#8217;accent sur les probl\u00e8mes des jeunes, des femmes. Et comme j&#8217;aime bien avoir un regard critique sur mon pays, j&#8217;ai donc souvent utilis\u00e9 l&#8217;humour, l&#8217;ironie pour que le message passe.<\/p>\n<p><strong>On sent une forte parent\u00e9 entre\u00a0<em>Omar Gatlato<\/em>\u00a0et\u00a0<em>Bab El-Oued City<\/em>, m\u00eame si entre les deux films, il y a pr\u00e8s de vingt ans d&#8217;intervalle. Quelles sont les continuit\u00e9s et les ruptures entre les deux films?<\/p>\n<p>Merzak Allouache:\u00a0<\/strong>La g\u00e9n\u00e9ration de\u00a0<em>Omar Gatlato<\/em>, celle des ann\u00e9es 70, vivait les probl\u00e8mes d&#8217;une nation qui \u00e9tait en construction, en devenir. Le sc\u00e9nario \u00e9tait peut-\u00eatre un peu plus optimisme: tout n&#8217;\u00e9tait pas bouch\u00e9, dans l&#8217;\u00e9pilogue du film, le h\u00e9ros affirmait qu&#8217;il voulait se prendre en charge. Dans\u00a0<em>Bab El-Oued City<\/em>, on retrouve le m\u00eame quartier avec une autre g\u00e9n\u00e9ration cette fois-ci, celle des ann\u00e9es 90, mais avec des probl\u00e8mes beaucoup plus graves, une violence beaucoup plus pr\u00e9sente. Il y a donc continuit\u00e9 de la crise. Mon premier film contenait une violence symbolique.\u00a0<em>Bab El-Oued City<\/em>\u00a0rapporte quant \u00e0 lui la violence d&#8217;aujourd&#8217;hui en Alg\u00e9rie. Finalement, les jeunes qui vivent des blocages, en Alg\u00e9rie et ailleurs, peuvent basculer facilement dans la violence. Les derni\u00e8res images du film (des coups de feu sur une plage d\u00e9serte) sont le symbole de cette violence qui s&#8217;installe et qui va d\u00e9sormais donner libre cours. Le point de rupture, c&#8217;est l&#8217;engrenage de la violence.<\/p>\n<p><strong>Quel regard cin\u00e9matographique peut-on porter sur cette seconde guerre d&#8217;Alg\u00e9rie [qui aurait fait depuis 1992 plus de 50 000 morts]?<\/p>\n<p>Merzak Allouache:\u00a0<\/strong>J&#8217;esp\u00e8re que tr\u00e8s vite d&#8217;autres cin\u00e9astes, alg\u00e9riens et arabes, vont se pencher sur cette crise, exacerb\u00e9e en Alg\u00e9rie, mais latente dans quasiment tous les pays arabes. L&#8217;Alg\u00e9rie m\u00e8ne une exp\u00e9rience tr\u00e8s douloureuse, mais qui n&#8217;est pas propre \u00e0 ce pays. Elle doit servir tout le monde arabe. Il ne faudrait pas que les cin\u00e9astes arabes se lavent les mains de ce qui se passe dans mon pays, il faudrait qu&#8217;ils rendent compte de cette violence plus ou moins larv\u00e9e. Je crois personnellement que le cin\u00e9aste arabe en particulier, du tiers monde en g\u00e9n\u00e9ral, a un devoir d&#8217;engagement vis-\u00e0-vis de nos soci\u00e9t\u00e9s. D&#8217;autant que celles-ci, actuellement, ne sont pas d&#8217;une stabilit\u00e9 exemplaire&#8230;<\/p>\n<p><strong>Peut-on identifier, diagnostiquer la violence en Alg\u00e9rie?<\/p>\n<p>Merzak Allouache:\u00a0<\/strong>La violence en Alg\u00e9rie est un drame de dimension mondiale. On a l&#8217;impression que c&#8217;est une violence de fin de si\u00e8cle. Je discutais derni\u00e8rement avec une femme africaine qui me disait qu&#8217;avant, dans les guerres de tribus, on respectait la femme, l&#8217;enfant, le vieillard. Mais dans les guerres actuelles, en Afrique, en Bosnie et ailleurs, il n&#8217;y a plus de tabous ni de code de la violence. Chaque fois que \u00e7a bouge quelque part, c&#8217;est le &#8220;clash&#8221; total. Quand on jette du gaz sarin dans le m\u00e9tro de Tokyo, c&#8217;est une violence extr\u00eame. En Alg\u00e9rie, ce sont des petits jeunes de 17 ans qui peuvent tuer de sang-froid&#8230; Cela reste pour moi incompr\u00e9hensible.<\/p>\n<p><strong>Comment vivez-vous votre r\u00e9sidence en France et quelle incidence cela a-t-il sur votre travail?<\/p>\n<p>Merzak Allouache:\u00a0<\/strong>Je n&#8217;arrive pas \u00e0 me consid\u00e9rer en exil. Tout au long de ma carri\u00e8re, j&#8217;ai fait des va-et-vient entre les deux rives de la M\u00e9diterran\u00e9e. Je suis actuellement dans une phase de travail et dans l&#8217;espoir de retourner le plus vite possible au pays. Et je ne suis pas arriv\u00e9 comme d&#8217;autres Alg\u00e9riens, sans rien, en vivant uniquement de la solidarit\u00e9. Si c&#8217;\u00e9tait le cas, je crois que cela aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s dur \u00e0 vivre. Car pour ces gens qui fuient notre pays &#8211; m\u00e9decins, avocats, etc., une partie de l&#8217;\u00e9lite nationale &#8211; et qui se trouvent dans un d\u00e9nuement total, c&#8217;est souvent terrible. Voyager c&#8217;est bien, mais l&#8217;exil c&#8217;est tout autre chose. Quant \u00e0 mes projets cin\u00e9matographiques, je compte encore reparler de l&#8217;Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p><strong>Votre dernier film,\u00a0<em>Salut cousin<\/em>, s&#8217;inscrit-il dans une suite th\u00e9matique?<\/p>\n<p>Merzak Allouache:\u00a0<\/strong>Je fais du cin\u00e9ma artisanal, je travaille au coup par coup et ne r\u00e9fl\u00e9chis pas \u00e0 donner une coh\u00e9rence d&#8217;ensemble \u00e0 mes films. Dans\u00a0<em>Salut cousin<\/em>, j&#8217;ai voulu encore une fois \u00e9voquer des jeunes d&#8217;Alg\u00e9rie. Mais ces jeunes \u00e9voluent dans Paris. Cela m&#8217;int\u00e9ressait de les montrer \u00e0 un public fran\u00e7ais, europ\u00e9en, parce que peut-\u00eatre qu&#8217;apr\u00e8s, lorsque les spectateurs verront un jeune maghr\u00e9bin passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;eux, ils ne le verront plus comme quelqu&#8217;un de repoussant, inspirant la peur, mais comme quelqu&#8217;un avec ses probl\u00e8mes, sa tendresse, sa ruse, sa na\u00efvet\u00e9. Ceux qui ont vu mon dernier film trouvent que les personnages sont attachants. Je suis heureux que mes personnages r\u00e9v\u00e8lent ce que nous sommes v\u00e9ritablement.<\/p>\n<p><strong>Peut-on comparer votre place dans le cin\u00e9ma alg\u00e9rien \u00e0 celle de l&#8217;\u00e9crivain Rachid Mimouni dans la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne? N&#8217;avez-vous pas, en tant que cin\u00e9aste, construit une trilogie [<em>Omar Galtlato\/Bab El-Oued City\/Salut cousin<\/em>], semblable en maints endroits \u00e0 celle du romancier?<\/p>\n<p>Merzak Allouache:\u00a0<\/strong>Je ne sais pas&#8230;je suis mal plac\u00e9 pour en parler. Rachid Mimouni \u00e9tait un ami et je regrette beaucoup sa disparition, car je ne crois pas qu&#8217;il \u00e9tait seulement l&#8217;auteur d&#8217;une grande trilogie (<em>Le fleuve d\u00e9tourn\u00e9, Tombeza, L&#8217;honneur de la tribu<\/em>). Il avait encore beaucoup de choses \u00e0 raconter. Dans l&#8217;\u00e9criture, il vient une g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s moi; dans ses romans il \u00e9voque des choses qui ont rapport avec le pass\u00e9 colonial mais qui sont aussi ancr\u00e9es dans les ann\u00e9es 80. Quant \u00e0 moi, je me suis pench\u00e9 sur les ann\u00e9es 70 et 90&#8230; Ceci \u00e9tant dit, cela me fait plaisir si l&#8217;on me compare \u00e0 Rachid Mimouni!<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\" align=\"right\">Propos recueillis par R\u00e9da Benkirane<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">\n<p style=\"color: #000000;\"><strong>Un cin\u00e9aste t\u00e9moin de l&#8217;Alg\u00e9rie contemporaine<\/strong><\/p>\n<p style=\"color: #000000;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Arial;\">N\u00e9 en 1944, Merzak Allouache, form\u00e9 \u00e0 l&#8217;Institut national du cin\u00e9ma d&#8217;Alger puis \u00e0 l&#8217;IDHEC (Paris), s&#8217;est fait remarquer d\u00e8s son premier film\u00a0<em>Omar Gatlato\u00a0<\/em>(1976), tranche de vie de quelques jeunes dans un quartier populaire d&#8217;Alger. Par son ton nouveau, un humour raffin\u00e9, l&#8217;usage alerte du dialecte alg\u00e9rien, le r\u00e9alisateur dresse le portrait d&#8217;un machiste, arch\u00e9type du jeune m\u00e9diterran\u00e9en, qui n&#8217;arrive pas \u00e0 instaurer une relation normale avec la femme. L&#8217;accueil du public alg\u00e9rien au film est chaleureux, \u00e0 la mesure de l&#8217;emploi par le r\u00e9alisateur d&#8217;une forme narrative faite de\u00a0<em>connivence<\/em>. En contre-jour, c&#8217;est la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle, en proie \u00e0 l&#8217;ennui et \u00e0 l&#8217;ali\u00e9nation, qui est de la sorte interpell\u00e9e par la voix off du h\u00e9ros. Suivront deux autres films,\u00a0<em>Les Aventures d&#8217;un h\u00e9ros<\/em>\u00a0(1977),<em>\u00a0L&#8217;homme qui regardait les fen\u00eatres<\/em>\u00a0(1982), puis le cin\u00e9aste s\u00e9journe en France o\u00f9 il r\u00e9alise son quatri\u00e8me long m\u00e9trage,\u00a0<em>Un amour \u00e0 Paris\u00a0<\/em>(1983). En 1988, Merzak Allouache retrouve l&#8217;Alg\u00e9rie passablement secou\u00e9e par les \u00e9meutes d&#8217;octobre qui mettent \u00e0 bas le masque du parti unique. Merzak Allouache r\u00e9alise, \u00e0 titre personnel, des films documentaires pour rendre compte de la nouvelle situation induite depuis le soul\u00e8vement de la jeunesse alg\u00e9rienne. Il sillonne le pays, recueillant des t\u00e9moignages sur la torture, des interviews de militants politiques, d\u00e9voilant les revendications f\u00e9minines &#8220;plurielles et contradictoires&#8221;. Deux films documentaires t\u00e9moignent de ce travail de fond sur la soci\u00e9t\u00e9 civile,\u00a0<em>L&#8217;Alg\u00e9rie en d\u00e9mocratie\u00a0<\/em>et<em>\u00a0Femmes en mouvement.<\/em>\u00a0En<em>\u00a0<\/em>1993, Merzak Allouache amorce un retour \u00e0 la &#8220;fiction&#8221; avec<em>\u00a0Bab El-Oued City<\/em>, film tourn\u00e9 en Alg\u00e9rie en pleine crise politique et mont\u00e9 en France.<\/p>\n<p>Le dernier film du r\u00e9alisateur alg\u00e9rien,<em>\u00a0Salut cousin<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9 au dernier festival de Cannes sort cet automne (1996). L&#8217;histoire met en sc\u00e8ne deux cousins maghr\u00e9bins \u00e0 Paris l&#8217;espace de quelques jours. Un jeune alg\u00e9rien venu en France pour faire du<em>\u00a0<\/em>trabendo (petit commerce de &#8220;contrebande&#8221;) afin de ramener au pays une valise pleine de marchandises, a un probl\u00e8me d&#8217;adresse. Il doit alors s\u00e9journer une semaine chez un cousin qui est un &#8220;beur&#8221;, immigr\u00e9 de la seconde g\u00e9n\u00e9ration. Le film d\u00e9crit les rapports entre ces deux jeunes &#8211; d&#8217;univers culturels proches mais parfois en d\u00e9calage &#8211; et les aventures qu&#8217;ils vont vivre ensemble \u00e0 Paris.<\/span><\/p>\n<p style=\"color: #000000;\" align=\"right\"><span style=\"font-family: Arial;\">R. B.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>entretien avec le r\u00e9alisateur Merzak Allouache Le Courrier, Gen\u00e8ve 6 juin 1997 Comment situer votre travail dans le cin\u00e9ma alg\u00e9rien, marqu\u00e9 d&#8217;une part par le th\u00e8me lancinant de la guerre de lib\u00e9ration et une veine sociologique caract\u00e9ris\u00e9e par l&#8217;humour et l&#8217;auto-d\u00e9rision? 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