{"id":441,"date":"2014-05-26T16:16:25","date_gmt":"2014-05-26T16:16:25","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/reda2\/?page_id=441"},"modified":"2026-05-07T18:37:23","modified_gmt":"2026-05-07T17:37:23","slug":"entretien-nous-vivons-actuellement-lage-dor-de-la-complexite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=441","title":{"rendered":"&#8221;or de la complexit\u00e9\u00bb"},"content":{"rendered":"<div><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" align=\"left\" alt=\"TRAC\u00c9S No. 20 2006, Complexit\u00e9 \" border=\"0\" height=\"212\" hspace=\"6\" src=\"https:\/\/reda.archipress.org\/images\/stories\/complexite\/tra200620.jpg\" title=\"TRAC\u00c9S No. 20 2006, Complexit\u00e9 \" width=\"150\" \/>TRAC\u00c9S No. 20 2006, Complexit\u00e9\u00a0<\/strong>&nbsp;<\/p>\n<div align=\"justify\">La construction des savoirs en fonction de la complexit\u00e9 du monde est un des grands th\u00e8mes contemporains. Comment des disciplines aussi diff\u00e9rentes que les sciences sociales, l&#8217;architecture, l&#8217;ing\u00e9nierie appr\u00e9hendent-elles des savoirs complexes?<\/div>\n<p>R\u00e9da Benkirane: \u00abNous vivons actuellement l&#8217;\u00e2ge d&#8217;or de la complexit\u00e9\u00bb<\/p>\n<p>Entretien de Anna Hohler<\/p>\n<\/div>\n<p align=\"justify\"><strong>SOMMAIRE<\/strong><br \/>\n\u00c9DITORIAL Entre vertiges et promesses\u00a0<strong>Anna Hohler<\/strong><br \/>\n\u00abNous vivons actuellement l&#8217;\u00e2ge d&#8217;or de la complexit\u00e9\u00bb\u00a0<strong>R\u00e9da Benkirane<br \/>\nPropos recueillis par Anna Hohler<\/strong><br \/>\nLes fluidit\u00e9s du territoire\u00a0<strong>Francesco Della Casa\u00a0<\/strong><br \/>\nSur la route de la complexit\u00e9\u00a0<strong>Jacques Perret\u00a0<\/strong><br \/>\nStrat\u00e9gies de recherche pour le g\u00e9nie civil\u00a0<strong>Anna Hohler et Ian F. C. Smith<\/strong><br \/>\nt\u00e9l\u00e9charger le\u00a0<a href=\"https:\/\/archipress.org\/docs\/pdf\/traces2018oct2006.pdf\" style=\"font-weight: bold; color: #4d6aba;\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">dossier<\/a>\u00a0(PDF, 2 M)<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&#8217;y a-t-il de commun entre la complexit\u00e9 d&#8217;un r\u00e9seau informatique et celle des insectes sociaux ? Qu&#8217;est-ce que le hasard ? Voil\u00e0 quelques-unes des questions que soul\u00e8vent les \u00ab 18 histoires de sciences \u00bb r\u00e9unies par R\u00e9da Benkirane dans un ouvrage remarqu\u00e9<sup>1<\/sup>, dans le but de montrer les richesses que la notion de complexit\u00e9 a pu sugg\u00e9rer, depuis une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es, \u00e0 certains des esprits scientifiques les plus fins de notre temps. Le socio-logue et sp\u00e9cialiste de l&#8217;information revient ici sur quelques questions cl\u00e9s de l&#8217;ouvrage et explique pourquoi une r\u00e9flexion approfondie sur la complexit\u00e9 est aujourd&#8217;hui indispensable.<\/p>\n<p><sup>1 <\/sup>R\u00c9DA BENKIRANE : \u00ab La complexit\u00e9, vertiges et promesses. 18 histoires de sciences \u00bb,\u00a0<em>Ed. Le Pommier<\/em>, 2002, 2006<\/p>\n<p><em>TRAC\u00c9S : Comment est n\u00e9 le domaine des sciences de la complexit\u00e9?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" align=\"right\" alt=\"La Complexit\u00e9, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences. Paris, Le Pommier, 2002, 2006\" border=\"0\" height=\"249\" hspace=\"6\" src=\"https:\/\/reda.archipress.org\/images\/stories\/complexite\/complexus.jpg\" title=\"La Complexit\u00e9, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences. Paris, Le Pommier, 2002, 2006\" width=\"140\" \/>R\u00e9da Benkirane :\u00a0<\/em>L&#8217;origine de ce domaine remonte au XIX<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle o\u00f9, progressivement, on d\u00e9couvre aux bordures de la science classique, d\u00e9terministe, lin\u00e9aire, des ph\u00e9nom\u00e8nes qui ne rel\u00e8vent pas de la r\u00e9gularit\u00e9, de l&#8217;invariance et de la sym\u00e9trie. L&#8217;exemple le plus frappant concerne la g\u00e9om\u00e9trie. Pendant quinze si\u00e8cles, on a pens\u00e9 qu&#8217;il n&#8217;y avait de g\u00e9om\u00e9trie que celle d&#8217;Euclide, et notamment que son cinqui\u00e8me postulat concernant les droites parall\u00e8les \u00e9tait universellement valide. Or des math\u00e9maticiens d\u00e9couvrent des g\u00e9om\u00e9tries courbes o\u00f9, par exemple, plus de deux droites ne se croisent jamais (espace elliptique), ou alors toutes les droites finissent par se croiser (espace hyperbolique). Ces g\u00e9om\u00e9tries ne sont \u00e9tranges que parce que l&#8217;homme a pendant longtemps pens\u00e9 la g\u00e9om\u00e9trie dans des surfaces planes. Einstein utilisera la g\u00e9om\u00e9trie non euclidienne pour aboutir \u00e0 la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Par ailleurs, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>, des math\u00e9maticiens d\u00e9couvrent les fractales, qui \u00e0 l&#8217;\u00e9poque \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des monstres math\u00e9matiques. Le math\u00e9maticien Poincar\u00e9 d\u00e9couvre \u00e0 cette \u00e9poque le chaos d\u00e9terministe, l&#8217;\u00e9cole russe des math\u00e9matiques y travaillera durant les ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les origines des sciences de la complexit\u00e9 commencent avec les premiers travaux th\u00e9oriques sur l&#8217;informatique (le th\u00e9or\u00e8me d&#8217;incalculabilit\u00e9 d&#8217;Alan Turing) et avec les premi\u00e8res conf\u00e9rences Macy aux Etats-Unis, qui seront un creuset inter-disciplinaire d&#8217;o\u00f9 \u00e9mergeront les th\u00e9ories de l&#8217;information (Shanon), de la cybern\u00e9tique (Wiener) ou de la syst\u00e9mique. Gaston Bachelard, dans les ann\u00e9es 1930 d\u00e9j\u00e0, parlait de \u00ab l&#8217;id\u00e9al de la complexit\u00e9 \u00bb. Mais l&#8217;essor des sciences de la complexit\u00e9 ne se fera qu&#8217;avec la mont\u00e9e de l&#8217;informatique qui permet de simuler et de mod\u00e9liser toute une classe de ph\u00e9nom\u00e8nes de la nature, irr\u00e9ductibles \u00e0 l&#8217;analyse classique et au calcul avec le crayon et le papier.<\/p>\n<p><em>T. : Comment expliqueriez-vous la notion de complexit\u00e9 \u00e0 un profane ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B:\u00a0<\/em>La complexit\u00e9 d\u00e9signe les ph\u00e9nom\u00e8nes dont \u00able tout est plus que la somme des parties\u00bb. Pour signifier ce que la complexit\u00e9 est, je citerais quelques exemples : Internet, march\u00e9s financiers, avalanches, crues, extinctions massives d&#8217;esp\u00e8ces vivantes, turbulences atmosph\u00e9riques, fluctuations erratiques de populations animales, progression de maladies \u00e9pid\u00e9miques, \u00e9volution de r\u00e9gimes politiques, fonctionnement du cerveau, des g\u00e8nes, la liste est longue. Pour dire ce que la complexit\u00e9 n&#8217;est pas, c&#8217;est-\u00e0-dire la\u00a0<em>complication<\/em>, je citerais encore les exemples de la montre et de l&#8217;automobile dont les m\u00e9canismes, aussi compliqu\u00e9s soient-ils, ne sont pas complexes. On peut d\u00e9composer l&#8217;ensemble en \u00e9l\u00e9ments que l&#8217;on peut remonter pour aboutir \u00e0 l&#8217;objet initial. Il n&#8217;en est pas de m\u00eame des objets complexes.<\/p>\n<p><em>T.: Qu&#8217;est-ce qui caract\u00e9rise un syst\u00e8me complexe?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B.:\u00a0<\/em>Un syst\u00e8me complexe est caract\u00e9ris\u00e9 par la\u00a0<em>non-lin\u00e9arit\u00e9<\/em>\u00a0(quand causes et effets ne sont pas proportionnels), par l&#8217;<em>\u00e9mergence<\/em>\u00a0(les propri\u00e9t\u00e9s du tout ne sont pas r\u00e9ductibles \u00e0 celles des composants de base) et enfin par l&#8217;<em>\u00e9volution<\/em>\u00a0(le temps est la dimension dans laquelle le mouvement, l&#8217;incertitude se d\u00e9ploient).<\/p>\n<p><em>T.: Comment d\u00e9cririez-vous la complexit\u00e9 aujourd&#8217;hui?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B.:\u00a0<\/em>Nous vivons actuellement son \u00e2ge d&#8217;or. C&#8217;est une science participative de ce qu&#8217;elle observe, elle d\u00e9crit des ph\u00e9nom\u00e8nes hors de notre contr\u00f4le et de notre horizon de pr\u00e9dictibilit\u00e9. Les sciences non lin\u00e9aires actuelles mettent fin \u00e0 une crise de l&#8217;interpr\u00e9tation. Il s&#8217;agit de d\u00e9crire des ph\u00e9nom\u00e8nes tr\u00e8s diff\u00e9rents entre eux du point de vue des composants, mais qui ont en commun une dynamique et des propri\u00e9t\u00e9s d&#8217;ensemble. En comprenant les propri\u00e9t\u00e9s d&#8217;\u00e9mergence, de turbulence, d&#8217;\u00e9cart \u00e0 l&#8217;\u00e9quilibre, de transition de phase, en r\u00e9v\u00e9lant les limites de la calculabilit\u00e9 ou de la pr\u00e9dictibilit\u00e9, nous comprenons mieux la nature de la nature et nous apprenons \u00e0 interagir avec elle.\u00a0<em>Cosmos<\/em>,\u00a0<em>bios<\/em>,\u00a0<em>homo<\/em>, toutes ces diff\u00e9rentes \u00e9chelles sont des \u00e9chelles de la complexit\u00e9.<\/p>\n<p><em>T. : S&#8217;agit-il d&#8217;une nouvelle discipline ou plut\u00f4t d&#8217;une nouvelle fa\u00e7on d&#8217;aborder des disciplines existantes?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B.:\u00a0<\/em>Certains imaginent la complexit\u00e9 comme une nouvelle discipline, d&#8217;autres pensent que ce th\u00e8me est trans- et interdisciplinaire. Personnellement, je suis enclin \u00e0 penser que c&#8217;est plut\u00f4t une mani\u00e8re d&#8217;aborder des disciplines existantes, de les faire dialoguer entre elles pour traiter de probl\u00e8mes qui sont plus larges que les diff\u00e9rents domaines de validit\u00e9. Mais attention, ce dialogue entre disciplines ne peut pas advenir sans rigueur et discipline.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>T. :\u00a0\u00a0<\/em><em>Quelles sont les questions sans r\u00e9ponse qui \u00e9mergent des 18 entretiens de votre livre?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<em>R. B.:\u00a0\u00a0<\/em>La question des origines de l&#8217;univers et de la vie garde son myst\u00e8re. Celle de<br \/>\nla conscience \u00e9mergeant de notre cerveau (l&#8217;objet le plus complexe de tout l&#8217;univers)<br \/>\nmontre que nous en sommes aux balbutiements. La question de la g\u00e9nomique, dont on a cru na\u00efvement qu&#8217;elle nous donnerait les cl\u00e9s pour d\u00e9coder le livre de la vie, est la plus br\u00fblante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi on a eu l&#8217;illusion de croire que la connaissance du g\u00e9nome nous permettrait de d\u00e9terminer quel g\u00e8ne coderait pour quelle fonction, pour quelle maladie. Mais les g\u00e8nes ne s&#8217;expriment que dans un r\u00e9seau de g\u00e8nes qui lui-m\u00eame interagit avec tout un environnement &#8211; j&#8217;allais dire un univers &#8211; biologique. Il faut donc travailler \u00e0 comprendre les propri\u00e9t\u00e9s des r\u00e9seaux de g\u00e8nes, et nous n&#8217;en sommes qu&#8217;au d\u00e9but. Nous avons donn\u00e9 un nom \u00e0 chaque g\u00e8ne identifi\u00e9, mais il reste \u00e0 comprendre la syntaxe et la grammaire du g\u00e9nome. C&#8217;est en train de se faire avec par exemple la bio-informatique. Dans les entretiens figurant dans mon livre, nous explorons et la science des limites et les limites de la science. L&#8217;image pour d\u00e9crire o\u00f9 nous en sommes est celle de gens qui cher-cheraient des cl\u00e9s (de compr\u00e9hension) au pied d&#8217;un lampa-daire, mais ils chercheraient uniquement l\u00e0 o\u00f9 il y a un peu de lumi\u00e8re! Nous sommes entour\u00e9s de beaucoup de connais-sance, mais cern\u00e9s par une incommensurable inconnaissabilit\u00e9. Mais ce n&#8217;est pas un fait angoissant, c&#8217;est au contraire un gain de connaissance!<\/p>\n<p><em>T. : En guise d&#8217;entr\u00e9e, vous placez l&#8217;entretien avec Edgar Morin, \u00e0 la fin celui avec Michel Serres. Pourquoi encadrer les textes traitant les sciences dites dures avec les regards d&#8217;un sociologue et d&#8217;un philosophe ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B.:\u00a0<\/em>Comme le livre s&#8217;adresse \u00e0 un lecteur g\u00e9n\u00e9raliste, il m&#8217;a sembl\u00e9 important de ramener la question des sciences de la complexit\u00e9 \u00e0 l&#8217;humain. Les hommes sont tout de m\u00eame plus complexes que des particules subatomiques ou des auto-mates cellulaires&#8230;<\/p>\n<p><em>T.: La Suisse a-t-elle son mot \u00e0 dire, dans ce domaine?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B.:\u00a0<\/em>La place scientifique suisse de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale est \u00e0 la pointe de ce qui se fait dans le monde, et l&#8217;\u00e9tude des syst\u00e8mes complexes n&#8217;est pas en reste. Les exp\u00e9riences en information quantique de Nicolas Gisin \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve, les laboratoires d&#8217;intelligence et de vie artificielle de l&#8217;EPFL ou encore les \u00e9tudes de robotique de l&#8217;EPFZ &#8211; et j&#8217;en oublie! &#8211; sont \u00e0 l&#8217;avant-garde de ce qui se fait actuellement dans la complexit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui pose probl\u00e8me, cependant, est \u00e0 mon sens la culture de la complexit\u00e9 qui, en dehors des laboratoires, a du mal \u00e0 s&#8217;imposer au sein de la soci\u00e9t\u00e9 qui, elle, proc\u00e8de d&#8217;une culture traditionnelle o\u00f9 l&#8217;ordre et la stabilit\u00e9 sont des valeurs cardinales. La soci\u00e9t\u00e9 se trouve tr\u00e8s mal \u00e0 l&#8217;aise avec le temps chaotique et impr\u00e9visible, qui n&#8217;a plus rien \u00e0 voir avec le temps chronom\u00e9trique, hyperstable et r\u00e9versible auquel on \u00e9tait habitu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s l&#8217;enfance, l&#8217;individu en Suisse int\u00e9riorise par le syst\u00e8me \u00e9ducatif le souci de l&#8217;ordre \u00e0 tout prix, du d\u00e9tail, de la r\u00e9gularit\u00e9 comme finalit\u00e9 et non comme moyen. On en arrive \u00e0 certaines aberrations. Les singularit\u00e9s d\u00e9rangent, alors on coupe les t\u00eates qui d\u00e9passent. La Suisse a produit Einstein, l&#8217;esprit qui a \u00e9labor\u00e9 l&#8217;une des plus ardues et des plus \u00e9l\u00e9gantes des th\u00e9ories scientifiques, celle de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, mais il faut reconna\u00eetre qu&#8217;elle a tout ignor\u00e9 de son g\u00e9nie en le rel\u00e9guant \u00e0 des t\u00e2ches subalternes parce qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas format\u00e9 et conforme aux normes \u00e9ducatives du pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un changement est imp\u00e9ratif, et il doit affecter le syst\u00e8me \u00e9ducatif d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge pour lib\u00e9rer l&#8217;esprit des carcans d&#8217;une culture traditionnelle qui n&#8217;est plus en phase avec les d\u00e9fis de notre \u00e9poque. Tout cela est \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 une vision traditionnelle du temps, qui a merveilleusement fonctionn\u00e9 dans le cadre de la science classique du contr\u00f4le et de la manipulation. A l&#8217;\u00e9vidence, il faut maintenant en sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si notre monde est de plus en plus complexe, c&#8217;est parce que nous avons chang\u00e9 de temporalit\u00e9 : on parle bien d&#8217;acc\u00e9l\u00e9ration de l&#8217;histoire. Notre temps est un m\u00e9lange de d\u00e9terminisme et d&#8217;incertitude, de lin\u00e9arit\u00e9 et discontinuit\u00e9, de cyclique et de chaotique, de chaud et de froid, bref le temps est \u00e0 la fois \u00ab\u00a0<em>time\u00a0<\/em>\u00bb et \u00ab\u00a0<em>weather<\/em>\u00bb. Il faut donc int\u00e9grer dans la culture et l&#8217;\u00e9ducation cette vision du temps qui refl\u00e8te la complexit\u00e9 du monde. C&#8217;est un principe de r\u00e9alit\u00e9 que l&#8217;on doit int\u00e9rioriser pour pouvoir \u00e9voluer dans un monde ouvert, o\u00f9 il s&#8217;agit aussi d&#8217;improviser dans des situations non int\u00e9grables, de traiter les choses de mani\u00e8re non s\u00e9quentielle et o\u00f9, du point de vue de l&#8217;\u00e9conomie, la survie n&#8217;est plus celle du plus fort mais celle du plus rapide.<\/p>\n<p><em>T.: Est complexe ce qui comporte sa part de hasard?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B.:\u00a0<\/em>La science classique consid\u00e9rait le hasard comme le fruit de l&#8217;ignorance: une fois toute la connaissance acquise, on aurait r\u00e9ussi \u00e0 l&#8217;\u00e9liminer. Cette vision est incarn\u00e9e, au XIX<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle, par le fameux d\u00e9mon de Laplace, capable de conna\u00eetre \u00e0 un instant donn\u00e9 tous les param\u00e8tres de toutes les particules de l&#8217;univers. Un esprit dou\u00e9 d&#8217;intelligence surpuissante pourrait ainsi conna\u00eetre tout de l&#8217;univers, il pourrait tout cal-culer et tout d\u00e9duire de son pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, avec Poincar\u00e9 mais aussi avec la r\u00e9volution de la physique quantique, on d\u00e9couvre une part de hasard fonda-mental. La profusion du hasard est mise en \u00e9vidence dans l&#8217;arithm\u00e9tique. L\u00e0 aussi ce dernier tendrait \u00e0 manifester un r\u00f4le cr\u00e9atif, ce que la science classique n&#8217;admettait pas : le hasard est g\u00e9n\u00e9rateur de bifurcations et donc de possibles plus ou moins probables. A ce propos, il est bon de rappeler que la racine arabe du mot \u00abhasard\u00bb (<em>al zahr<\/em>) \u00e9voque non seulement la chance, mais aussi l&#8217;abondance, l&#8217;efflorescence, l&#8217;exub\u00e9rance. C&#8217;est un mot qui signale un aspect constructif du fortuit. On trouve le m\u00eame \u00e9l\u00e9ment dans le mot \u00abrisque\u00bb qui pourrait, selon certains sp\u00e9cialistes de l&#8217;\u00e9tymologie, provenir d&#8217;un mot arabe (<em>rizq<\/em>) signifiant richesse et profusion. Toutes les recherches en math\u00e9matiques, physique et thermodynamique mettent en avant le r\u00f4le cr\u00e9ateur du hasard. L&#8217;\u00e9volution ne fait pas de sens si l&#8217;on occulte la part de contingence.<\/p>\n<p><em>T. : Quels sont les enjeux, en mati\u00e8re de complexit\u00e9, pour notre avenir ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R. B.:\u00a0<\/em>La complexit\u00e9 se d\u00e9ploie aussi bien dans les sciences que dans les cultures. En tant que science des relations, des r\u00e9seaux, des noeuds et des liens, elle permet de comprendre pourquoi, par exemple, l&#8217;incertitude g\u00e9n\u00e8re de l&#8217;inqui\u00e9tude qui se traduit par la mont\u00e9e de mouvements populistes ou de fondamentalismes religieux. Toutes les crises actuelles dans les relations internationales traduisent la difficult\u00e9 \u00e0 admettre d&#8217;une part la multipolarit\u00e9 du monde, la diversit\u00e9 culturelle et, d&#8217;autre part, le fait que le monde s&#8217;est r\u00e9tr\u00e9ci, que l&#8217;humanit\u00e9 est unifi\u00e9e et standardis\u00e9e sur le plan de la communication et de l&#8217;information.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La complexit\u00e9 montre aussi que l&#8217;humanit\u00e9 est engag\u00e9e dans un destin collectif, que ses activit\u00e9s, d\u00e9sormais, mena-cent aussi la biosph\u00e8re. L&#8217;homme peut perturber le climat ou d\u00e9clencher des extinctions massives d&#8217;esp\u00e8ces vivantes, mais il n&#8217;est pas en mesure de r\u00e9guler des ph\u00e9nom\u00e8nes qu&#8217;il a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9clencher<\/p>\n<div align=\"right\">Propos recueillis par Anna Hohler<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>TRAC\u00c9S No. 20 2006, Complexit\u00e9\u00a0&nbsp; La construction des savoirs en fonction de la complexit\u00e9 du monde est un des grands th\u00e8mes contemporains. Comment des disciplines aussi diff\u00e9rentes que les sciences sociales, l&#8217;architecture, l&#8217;ing\u00e9nierie appr\u00e9hendent-elles des savoirs complexes? R\u00e9da Benkirane: \u00abNous vivons actuellement l&#8217;\u00e2ge d&#8217;or de la complexit\u00e9\u00bb Entretien de Anna&#8230; <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=441\">Lire plus \/ Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[556,562],"tags":[],"class_list":["post-441","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles","category-entretiens"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/441","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=441"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/441\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4866,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/441\/revisions\/4866"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=441"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=441"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=441"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}