{"id":2417,"date":"2014-05-27T08:08:06","date_gmt":"2014-05-27T08:08:06","guid":{"rendered":"http:\/\/j2\/?page_id=629"},"modified":"2026-06-01T10:46:27","modified_gmt":"2026-06-01T09:46:27","slug":"on-ne-connait-la-culture-qua-travers-les-cultures-avant-propos-dedgar-morin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=2417","title":{"rendered":"On ne conna\u00eet la culture qu&#8217;\u00e0 travers les cultures, Avant-propos d&#8217;Edgar Morin"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Culture &amp; cultures.<a href=\"https:\/\/reda.archipress.org\/?page_id=627\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\" \" class=\"alignleft\" height=\"248\" src=\"https:\/\/archipress.org\/images\/books\/tabou.jpg\" width=\"183\" \/><\/a>\u00a0Les chantiers de l&#8217;ethno<\/em>. Sous la direction de R\u00e9da Benkirane et d&#8217;Erica Deuber Ziegler,\u00a0Gollion: Infolio \u00e9ditions \/ Gen\u00e8ve: Mus\u00e9e d&#8217;ethnographie, coll. tabou 3, 2006.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot culture est, selon l&#8217;expression de Heinz von Foerster, le plus vicieux des cam\u00e9l\u00e9ons conceptuels. Il a un sens\u00a0<em>anthropologique<\/em>\u00a0(il concerne tout ce qui est acquis et non inn\u00e9), un sens\u00a0<em>sociologique<\/em>\u00a0(comme culture d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 ou d\u2019une ethnie donn\u00e9e) et un sens\u00a0<em>\u00e9litiste<\/em>(\u00abculture des cultiv\u00e9s\u00bb, humanit\u00e9s, philosophie, arts, etc.) Et nous basculons inconsciemment en permanence d&#8217;un sens \u00e0 l&#8217;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne conna\u00eet la culture qu&#8217;\u00e0 travers les cultures, le langage qu&#8217;\u00e0 travers les langues, la musique qu&#8217;\u00e0 travers les musiques. C&#8217;est-\u00e0-dire que la relation entre l&#8217;unit\u00e9 et la diversit\u00e9 est ins\u00e9parable. Ceux qui ne voient que la diversit\u00e9 occultent l&#8217;unit\u00e9 humaine; ceux qui ne voient que l&#8217;unit\u00e9 occultent la diversit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une culture riche est une culture qui, \u00e0 la fois, sauvegarde et int\u00e8gre. C\u2019est une culture \u00e0 la fois ouverte et ferm\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Contrairement \u00e0 l&#8217;id\u00e9e que chaque culture comporte en elle-m\u00eame une pl\u00e9nitude, Magoroh Maruyama remarque justement que chaque culture a quelque chose de<em>disfonctionnel<\/em>\u00a0(d\u00e9faut de fonctionnalit\u00e9), de\u00a0<em>misfonctionnel<\/em>\u00a0(fonctionnant dans un mauvais sens), de\u00a0<em>sous-fonctionnel<\/em>\u00a0(effectuant une performance au niveau le plus bas) et de\u00a0<em>toxifonctionnel<\/em>(cr\u00e9ant du dommage dans son fonctionnement). Les cultures sont imparfaites en elles-m\u00eames, comme nous sommes nous-m\u00eames imparfaits. Toutes les cultures, comme la n\u00f4tre, constituent un m\u00e9lange de superstitions, fictions, fixations, savoirs accumul\u00e9s et non critiqu\u00e9s, erreurs grossi\u00e8res, v\u00e9rit\u00e9s profondes. Mais ce m\u00e9lange n&#8217;\u00e9tant pas discernable de prime abord, il faut \u00eatre attentif \u00e0 ne pas classer comme superstitions des savoirs mill\u00e9naires \u2013 comme par exemple, les modes de pr\u00e9paration du ma\u00efs au Mexique, qui ont \u00e9t\u00e9 longtemps attribu\u00e9s par les anthropologues \u00e0 des croyances magiques jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;on d\u00e9couvre qu&#8217;ils permettent \u00e0 l&#8217;organisme d&#8217;assimiler la lysine, un acide amin\u00e9 pr\u00e9sent dans ce qui fut longtemps la seule nourriture des Indiens Pueblos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&#8217;o\u00f9 ce paradoxe qui sera celui du XXIe si\u00e8cle: il faut \u00e0 la fois pr\u00e9server et ouvrir les cultures. Cela n&#8217;a, du reste, rien de novateur, car \u00e0 la source de toutes les cultures, y compris celles qui semblent les plus singuli\u00e8res, il y a rencontre, association, syncr\u00e9tisme, m\u00e9tissage. Toutes les cultures ont une possibilit\u00e9 d&#8217;assimiler en elles ce qui leur est d&#8217;abord \u00e9tranger, du moins jusqu&#8217;\u00e0 un certain seuil, variable selon leur vitalit\u00e9, et au-del\u00e0 duquel ce sont elles qui se font assimiler et\/ou d\u00e9sint\u00e9grer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, selon un double imp\u00e9ratif complexe dont nous ne pouvons annuler la contradiction interne \u2013 mais cette contradiction peut-elle \u00eatre d\u00e9pass\u00e9e et n&#8217;est-elle pas n\u00e9cessaire \u00e0 la vie m\u00eame des cultures? \u2013 nous devons en m\u00eame temps d\u00e9fendre les singularit\u00e9s culturelles et promouvoir les hybridations et les m\u00e9tissages. Il nous faut lier la sauvegarde des identit\u00e9s et la propagation d&#8217;une universalit\u00e9 m\u00e9tisse ou cosmopolite, qui tend \u00e0 d\u00e9truire ces identit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment int\u00e9grer sans d\u00e9sint\u00e9grer? Le probl\u00e8me se pose dramatiquement pour les cultures traditionnelles comme celle des Inuit. Il faudrait savoir les faire profiter des avantages de notre civilisation \u2013 sant\u00e9, techniques, confort, etc. \u2013, mais savoir les aider \u00e0 conserver les secrets de leur m\u00e9decine propre, de leur chamanisme, leurs savoir-faire de chasseurs, leurs connaissances de la nature, etc. Il faudrait des passeurs, comme l&#8217;est Jean Malaurie, qui ne seraient en rien des missionnaires religieux ou la\u00efcs venus leur faire honte de leurs croyances et de leurs usages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&#8217;agirait d&#8217;aller vers une soci\u00e9t\u00e9 universelle fond\u00e9e sur le g\u00e9nie de la diversit\u00e9 et non sur le manque de g\u00e9nie de l&#8217;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9, ce qui nous am\u00e8ne \u00e0 une double exigence, qui porte en elle sa contradiction, et ne peut se f\u00e9conder que dans la contradiction: partout pr\u00e9server, \u00e9tendre, cultiver, d\u00e9velopper l&#8217;unit\u00e9 plan\u00e9taire; partout pr\u00e9server, \u00e9tendre, cultiver, d\u00e9velopper la diversit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi, il faut laisser aller les hommes et les cultures vers le m\u00e9tissage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et diversifi\u00e9, lui-m\u00eame diversifiant en retour. Les interdits porteurs de mal\u00e9diction, qui, dans l&#8217;\u00e8re de la diaspora humaine, constituaient les d\u00e9fenses immunologiques des cultures et des religions traditionnelles, sont devenus des obstacles \u00e0 la communication, \u00e0 la compr\u00e9hension et \u00e0 la cr\u00e9ation dans l&#8217;\u00e8re plan\u00e9taire. Dans un premier temps, les m\u00ealeurs de style sont consid\u00e9r\u00e9s comme des confusionnistes; les m\u00e9tis d&#8217;ethnies et de religions sont rejet\u00e9s comme b\u00e2tards et h\u00e9r\u00e9tiques par leurs communaut\u00e9s d&#8217;origine. Ils sont les victimes et martyrs d&#8217;un processus pionnier de compr\u00e9hension.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;humanit\u00e9 est \u00e0 la fois une et multiple. Sa richesse est dans la diversit\u00e9 des cultures, mais nous pouvons et devons communiquer les uns les autres dans la m\u00eame identit\u00e9 terrienne C&#8217;est en devenant vraiment citoyens du monde, partageant une m\u00eame culture aux cent fleurs, que nous deviendrons vigilants et respectueux des h\u00e9ritages culturels.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Edgar Morin<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Culture &amp; cultures.\u00a0Les chantiers de l&#8217;ethno. Sous la direction de R\u00e9da Benkirane et d&#8217;Erica Deuber Ziegler,\u00a0Gollion: Infolio \u00e9ditions \/ Gen\u00e8ve: Mus\u00e9e d&#8217;ethnographie, coll. tabou 3, 2006. Le mot culture est, selon l&#8217;expression de Heinz von Foerster, le plus vicieux des cam\u00e9l\u00e9ons conceptuels. 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