{"id":2403,"date":"2014-05-27T06:47:16","date_gmt":"2014-05-27T06:47:16","guid":{"rendered":"http:\/\/j2\/?page_id=553"},"modified":"2014-05-27T06:47:16","modified_gmt":"2014-05-27T06:47:16","slug":"une-chance-perdue-pour-lalgerie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=2403","title":{"rendered":"Une chance perdue pour l&#8217;Alg\u00e9rie"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #000000;\">par R\u00e9da Benkirane<\/span><\/p>\n<p style=\"color: #000000;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"Image\" src=\"j\/images\/stories\/logo\/pltg.gif\" alt=\"Image\" width=\"119\" height=\"19\" border=\"0\" hspace=\"1\" \/><\/p>\n<p style=\"color: #000000;\">20 f\u00e9vrier 1995<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\" align=\"justify\">Il n&#8217;aura pas eu le temps d&#8217;achever sa t\u00e2che. Mais il nous laisse une trilogie qui restera un chef-d&#8217;oeuvre de la litt\u00e9rature. Il ne mit pas longtemps \u00e0 chercher sa voie ou son style, car il eut l&#8217;insigne privil\u00e8ge de se r\u00e9v\u00e9ler d&#8217;embl\u00e9e comme un tr\u00e8s grand \u00e9crivain. Il n&#8217;\u00e9tait pas simplement un \u00e9crivain alg\u00e9rien d&#8217;expression fran\u00e7aise, ou un homme de lettres arabe, la r\u00e9alit\u00e9 sociale qu&#8217;il d\u00e9crivait concernait nombre de pays de l&#8217;Europe de l&#8217;Est, des r\u00e9gimes militaires d&#8217;Am\u00e9rique Latine et aussi des Etats arabes &#8220;progressistes&#8221;. Derri\u00e8re le personnage modeste et quelque peu timide, r\u00e9gnait un ma\u00eetre de l&#8217;\u00e9criture, capable d&#8217;une audace inou\u00efe pour d\u00e9noncer la mise \u00e0 sac d&#8217;un pays promis \u00e0 la plus belle embellie. Car Rachid Mimouni eut une mission bien pr\u00e9cise dans la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne : conter aux g\u00e9n\u00e9rations la terrible d\u00e9rive d&#8217;une grande r\u00e9volution, pour annoncer, comme il se plaisait \u00e0 dire, les temp\u00eates qui s&#8217;accumulaient \u00e0 l&#8217;horizon. En ce sens, il fut le grand visionnaire du chaos actuel.<\/p>\n<p>Son \u00e9criture ne d\u00e9fendait aucune th\u00e8se, il n&#8217;en ressortait aucun point de vue particulier si ce n&#8217;est celui du sort inconfortable d&#8217;un peuple contraint de se taire. Tirant sa source de la m\u00e9moire alg\u00e9rienne, son \u00e9criture \u00e9tablissait le lien charnel avec les humbles dont il \u00e9tait issu. De 1982 \u00e0 1990, ce professeur des questions de d\u00e9veloppement rompait le silence des intellectuels alg\u00e9riens impos\u00e9 par le parti unique. Rachid Mimouni eut le courage et le talent de raconter\u00a0<em>l&#8217;autre Alg\u00e9rie<\/em>, celle que pr\u00e9f\u00e9rait ignorer \u00e0 l&#8217;\u00e9poque les chancelleries et les m\u00e9dias occidentaux. Il y avait fort \u00e0 faire avec la R\u00e9volution iranienne et l&#8217;Alg\u00e9rie apparaissait au sud de la M\u00e9diterran\u00e9e comme une \u00e9conomie avanc\u00e9e et un r\u00e9gime politique stable. Mais l&#8217;\u00e9crivain ne pouvait accepter cette image de carte postale. Il lui fallait exorciser la col\u00e8re froide des d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur r\u00e9volution. Comme si, habit\u00e9 par une vision funeste, il pr\u00e9disait que les hommes brim\u00e9s et bafou\u00e9s sous les errements de l&#8217;Etat FLN se r\u00e9veilleraient pour d\u00e9cha\u00eener une violence immense, \u00e0 la mesure de la trahison qui leur fut impos\u00e9e.<\/p>\n<p>&#8220;L&#8217;Administrateur pr\u00e9tend que nos spermatozo\u00efdes sont subversifs. Je ne partage pas cette opinion, au moins pour ce qui me concerne&#8221;. Par ces deux phrases, Rachid Mimouni d\u00e9butait son premier roman publi\u00e9 hors d&#8217;Alg\u00e9rie, et pr\u00e9venait du p\u00e9ril qu&#8217;il y aurait \u00e0 d\u00e9tourner le grand fleuve alg\u00e9rien. Dix ann\u00e9es plus tard, le fleuve est en crue et personne ne sait comment l&#8217;endiguer.<\/p>\n<p>Son style consistait en une langue qui, finement instruite et travaill\u00e9e, cherchait la clart\u00e9 et la concision qui cr\u00e9eraient tour \u00e0 tour l&#8217;effet de trouble ou de stupeur, la sensation d&#8217;\u00e9coeurement, puis le sentiment de tendresse ou d&#8217;apitoiement. Sa francophonie \u00e9tait paisible, il ne la maudissait pas et il ne s&#8217;en pr\u00e9valait pas outre mesure comme certaines franges de l&#8217;\u00e9lite intellectuelle alg\u00e9rienne. Dans un genre d\u00e9sabus\u00e9 qui lui permettait d&#8217;oser en permanence des transgressions et de narguer les censeurs, il se voulait esth\u00e8te de la lucidit\u00e9. Il faisait mal, car il \u00e9crivait la v\u00e9rit\u00e9, avant que celle-ci n&#8217;explose en plein jour. Aucun lyrisme dans ses narrations amplies de f\u00e9rocit\u00e9, violence sourde, rire, chaleur et grandeur d&#8217;\u00e2me des gueux condamn\u00e9s \u00e0 trente ann\u00e9es de &#8220;modernisation&#8221; socio-politique. Ce qu&#8217;il d\u00e9peignait de fa\u00e7on kafka\u00efenne anticipait sur le s\u00e9isme social d&#8217;octobre 1988 lorsque l&#8217;ordre militaire alg\u00e9rien chancela sur ses bases. Le lettr\u00e9 avait rempli son r\u00f4le, aux c\u00f4t\u00e9s des masses, encore inconnu des feux de la rampe, il incarnait la conscience collective. Il faut lire et relire ses trois romans\u00a0<em>Le fleuve d\u00e9tourn\u00e9<\/em>,\u00a0<em>Tombeza<\/em>,\u00a0<em>L&#8217;honneur de la tribu\u00a0<\/em>pour comprendre comment un pays sorti vainqueur du colonialisme, soumis au r\u00e9gime militaire et converti \u00e0 la rente p\u00e9troli\u00e8re aboutit \u00e0 l&#8217;acculturation et \u00e0 l&#8217;automutilation actuelles.<\/p>\n<p>Rachid Mimouni acc\u00e9da \u00e0 l&#8217;universalit\u00e9 parce qu&#8217;il fut aussi l&#8217;\u00e9crivain qui ne se satisfit pas de la couleur &#8220;socialiste&#8221; de la tyrannie. Il pressentait la mystification du tuteur \u00e9clair\u00e9 du peuple, il fouillait son intimit\u00e9, m\u00eame s&#8217;il \u00e9prouvait parfois pour lui sympathie ou commis\u00e9ration, pour en dresser l&#8217;anatomie et la livrer aux sarcasmes de la soci\u00e9t\u00e9 informelle. Il diss\u00e9qua le despote pour sonder ses derniers retranchements, et d\u00e9couvrit, \u00f4 stupeur, qu&#8217;au-del\u00e0 de la barbarie, il cultivait un jardin secret et fragile. Dans<em>\u00a0Une Peine \u00e0 vivre<\/em>, Rachid Mimouni expertise l&#8217;implacable r\u00e9alit\u00e9 de l&#8217;autocrate tout en d\u00e9jouant les pi\u00e8ges du manich\u00e9isme.<\/p>\n<p>Rachid Mimouni connut, depuis 1991, une p\u00e9riode tourment\u00e9e. A la mesure de la violence qui s&#8217;instaurait dans son pays, l&#8217;\u00e9crivain prit le risque de s&#8217;engager. Constamment sollicit\u00e9 par les m\u00e9dias fran\u00e7ais, il \u00e9tait \u00e0 chaque fois somm\u00e9 de prendre position, en direct sur les ondes, sur des \u00e9v\u00e9nements difficiles \u00e0 d\u00e9nouer. A chaque passage t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, il fallait, pour rassurer le t\u00e9l\u00e9spectateur fran\u00e7ais, que l&#8217;\u00e9crivain non seulement commente l&#8217;actualit\u00e9 sanglante, mais qu&#8217;il d\u00e9signe les responsables d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 complexe que ses romans d\u00e9crivaient si bien. Rachid Mimouni s&#8217;en sortait tr\u00e8s mal dans ce genre d&#8217;exercice, ce qui prouve \u00e0 quel point cet homme \u00e9tait vou\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature. Il s&#8217;\u00e9tait r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 publier un essai pamphlet contre l&#8217;int\u00e9grisme qui avait obtenu le prix Albert Camus. Largement soutenu en France, Rachid Mimouni pour la premi\u00e8re fois s&#8217;\u00e9tait \u00e9cart\u00e9 d&#8217;une partie de l&#8217;opinion publique alg\u00e9rienne. Il confessait en outre que sa m\u00e8re ainsi que d&#8217;autres membres de sa famille \u00e9taient de chauds partisans de l&#8217;ordre fondamentaliste. En s&#8217;attaquant \u00e0 l&#8217;islamisme alg\u00e9rien, pour ses exc\u00e8s canoniques, son allure violente et son discours simpliste, au moment o\u00f9 il fut priv\u00e9 de sa victoire \u00e9lectorale par un coup d&#8217;Etat et par la dissolution du principal parti d&#8217;opposition, le FIS, Rachid Mimouni s&#8217;impliquait dangereusement dans un d\u00e9bat passablement min\u00e9. Il le fit toujours avec respect et civilit\u00e9, ce qui ne fut pas souvent le cas avec les &#8220;int\u00e9gristes la\u00efcs&#8221;. Se sentant menac\u00e9 au sein d&#8217;une cit\u00e9 populaire d&#8217;Alger, il diff\u00e9ra son exil jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il accepta de guerre lasse pour ses enfants de s&#8217;installer provisoirement au Maroc. L&#8217;\u00e9crivain n&#8217;\u00e9tait aucunement un &#8220;\u00e9radicateur&#8221;, bien au contraire il pr\u00f4nait le dialogue avec toutes les sensibilit\u00e9s politiques alg\u00e9riennes pour un retour \u00e0 la paix.<\/p>\n<p>Rachid Mimouni n&#8217;est pas mort sauvagement ex\u00e9cut\u00e9, comme ces journalistes, \u00e9crivains et autres intellectuels alg\u00e9riens qui payent un prix exorbitant pour la libert\u00e9 d&#8217;expression. Sa disparition ne sera pas r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e ni revendiqu\u00e9e. Pas d&#8217;embl\u00e8me sur sa d\u00e9pouille, pas de communiqu\u00e9s politiques. Seulement le regret que cette voix de l&#8217;Alg\u00e9rie profonde n&#8217;\u00e9crira plus, qu&#8217;elle ne participera pas \u00e0 la reconstruction de la nation. Il est parti, jeune et trop vite, affect\u00e9 par une maladie qu&#8217;il n&#8217;a pas su ou voulu gu\u00e9rir. L&#8217;Alg\u00e9rie perd sa meilleure plume. Un g\u00e9nie s&#8217;est \u00e9clips\u00e9 \u00e0 l&#8217;improviste.<\/p>\n<p style=\"color: #000000;\" align=\"right\">R\u00e9da Benkirane<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par R\u00e9da Benkirane 20 f\u00e9vrier 1995 Il n&#8217;aura pas eu le temps d&#8217;achever sa t\u00e2che. Mais il nous laisse une trilogie qui restera un chef-d&#8217;oeuvre de la litt\u00e9rature. 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