{"id":2221,"date":"2019-07-28T09:57:19","date_gmt":"2019-07-28T07:57:19","guid":{"rendered":"http:\/\/j\/?page_id=2221"},"modified":"2019-07-28T09:57:19","modified_gmt":"2019-07-28T07:57:19","slug":"revue-de-livre-par-sylvie-taussig","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=2221","title":{"rendered":"Revue de livre par Sylvie Taussig"},"content":{"rendered":"<p id=\"pa1\" class=\"para\" style=\"text-align: justify;\"><span class=\"lettrine\"><span id=\"iso-690\"><span class=\"UpperCase\">Taussig<\/span> Sylvie, \u00ab\u00a0Reda <span class=\"petitecap\">Benkirane<\/span>, Islam, \u00e0 la reconqu\u00eate du sens. Paris, \u00c9ditions le Pommier, 2017, 512\u00a0p.\u00a0\u00bb, <i>Archives de sciences sociales des religions<\/i>, 2018\/4 (n\u00b0 184), p. 193-196. URL : <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-archives-de-sciences-sociales-des-religions-2018-4-page-193.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-archives-de-sciences-sociales-des-religions-2018-4-page-193.htm<\/a><\/span><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un d\u00e9fi de rendre compte de cet essai stimulant, du fait de sa langue inspir\u00e9e, de sa profusion qui demande une agilit\u00e9 intellectuelle et la ma\u00eetrise de nombreux domaines \u2013 chacune de ses trois parties explore des univers diff\u00e9rents \u2013 et, il faut le dire, de ses formulations parfois contourn\u00e9es. Pour autant, il faut estimer que le sujet \u2013 la complexit\u00e9 \u2013 implique un travail radical sur le langage, au risque d\u2019une certaine opacit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"pa2\" class=\"para\" style=\"text-align: justify;\">Les trois parties se r\u00e9pondent et instaurent une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 dynamique et cr\u00e9atrice du point de vue du lieu du savoir o\u00f9 elles se placent. Reda Benkirane instruit une critique serr\u00e9e de certaines interpr\u00e9tations actuelles de l\u2019islam (\u00e0 savoir les fondamentalistes salafistes et l\u2019islam politique des Fr\u00e8res musulmans, mais il n\u2019\u00e9pargne pas les soufis marqu\u00e9s eux aussi par les caract\u00e9ristiques de la raison religieuse dominante)\u00a0; pour lui, les crispations actuelles de l\u2019islam sont pr\u00e9cis\u00e9ment le signe de la sortie de l\u2019islam. \u00ab\u00a0Une histoire compar\u00e9e des religions montre que la modernisation sociale peut passer par cette \u00e9tape de crispation des croyances autour d\u2019un socle originaire \u00e9mergeant comme un effet-retour de l\u2019alphab\u00e9tisation de masse. De ce point de vue, la phase fondamentaliste appara\u00eet comme la signature de la sortie de l\u2019islam (en ce qu\u2019elle essentialise l\u2019accessoire et accessoirise l\u2019essentiel)\u00a0\u00bb (p.\u00a082) \u2013 c\u2019est un exemple entre cent de cette figure de style r\u00e9currente \u00e0 la limite du jeu de mots, voire parfois \u00e0 la limite de l\u2019intelligibilit\u00e9\u00a0; ces jeux de mots renvoient cependant \u00e0 la permutation math\u00e9matique et \u00e0 la logique, et se situent donc aux antipodes de l\u2019usage propre aux traditionalistes et gens de la gnose. La seconde partie est la plus difficile \u00e0 d\u00e9finir en une phrase\u00a0: il s\u2019agit de montrer que la pens\u00e9e musulmane est plus en phase avec la pens\u00e9e scientifique moderne, non pas dans un sens concordiste, mais \u00e0 un niveau philosophique radical. La troisi\u00e8me partie, entendue comme une nouvelle ex\u00e9g\u00e8se du Coran, d\u00e9veloppe les apports de trois penseurs contemporains qui s\u2019inscrivent dans cette d\u00e9marche.<\/p>\n<p id=\"pa3\" class=\"para\" style=\"text-align: justify;\">La th\u00e8se est que l\u2019exp\u00e9rience de la rationalit\u00e9 chez les musulmans, c\u2019est celle du mutazilisme, une exp\u00e9rience qui \u00ab n\u2019a pas d\u2019avenir et ne peut \u00eatre rejou\u00e9e \u00bb, car elle a apport\u00e9 son lot de massacres et de r\u00e9pression contre tous ceux qui n\u2019y adh\u00e9raient pas. L\u2019ambition de l\u2019auteur est d\u2019inventer une pens\u00e9e religieuse qui ne soit pas celle de la Salafiya, tourn\u00e9e vers le pass\u00e9 (et disqualifi\u00e9e d\u2019avance), mais une rationalit\u00e9 qui puise dans le v\u00e9ritable don de l\u2019islam \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, qu\u2019il va t\u00e2cher de d\u00e9finir. Cette d\u00e9marche est invers\u00e9e par rapport \u00e0 celle des fondamentalistes ou salafistes : eux regardent vers un pass\u00e9 fig\u00e9, lui regarde vers l\u2019avenir, un avenir pour tous \u2013 et tout est dans le Coran. La premi\u00e8re partie, celle qui demande le moins de connaissances (l\u2019auteur critique fortement au passage les universitaires actuels et pr\u00e9tendus experts de l\u2019islam, qui, selon l\u2019auteur, ne savent rien, \u00e0 la diff\u00e9rence de son ma\u00eetre Jacques Berque ; et il regrette l\u2019orientalisme qui, contrairement \u00e0 l\u2019islamologie de ces trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, \u00e0 son traitement r\u00e9ductionniste, politiste, de la r\u00e9alit\u00e9, apportait au moins des connaissances), retrace par une histoire bien document\u00e9e ailleurs, avec des descriptions et analyses qui se d\u00e9marquent peu, ce que sont le salafisme et les Fr\u00e8res musulmans, leurs origines, leurs d\u00e9veloppements divers et vari\u00e9s et leur positionnement th\u00e9ologique et dogmatique. L\u2019auteur \u00e9nonce ce que ces fondamentalistes font de mal, poursuivant une foi et une religion qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec la puissance spirituelle de l\u2019islam. Fondamentalismes qui s\u2019accommodent bien d\u2019ailleurs du syst\u00e8me capitaliste (il en faut pour preuve les <em class=\"marquage italique\">malls<\/em> de l\u2019Arabie saoudite et des Ben Laden\u00a0\u2013 il faut noter que l\u2019ensemble du livre concerne le monde islamique \u00ab\u00a0d\u2019origine\u00a0\u00bb et non pas les musulmans europ\u00e9ens). Bref, c\u2019est un islam d\u00e9sacralis\u00e9 comme le d\u00e9montre le Mecca Cola, qui est pour notre auteur le comble de la vulgarit\u00e9, voire m\u00eame d\u00e9sislamis\u00e9 (par exemple, pour accueillir commercialement les p\u00e8lerins \u00e0 la Mecque, on a d\u00e9truit la maison de naissance de Mahomet). On met la pi\u00e9t\u00e9 \u00e0 la place de l\u2019anxi\u00e9t\u00e9, et pour l\u2019auteur ainsi iront les choses tant que ne changera pas la structure de la famille arabe (ici il lit Todd, comme avant il a lu Marx et plus loin lira Deleuze). \u00ab\u00a0Vue de pr\u00e8s, la phase actuelle ressemble fort \u00e0 un retour spectaculaire du religieux\u00a0; sur le long terme, c\u2019est une sortie de l\u2019islam men\u00e9e en son nom qui est en train d\u2019advenir sous nos yeux. Car lorsque les hommes sacralisent tout et son contraire, plus rien ne l\u2019est finalement. Comme si vulgariser l\u2019islam, pour mieux le vendre au plus grand nombre via (t\u00e9l\u00e9)pr\u00e9dicateurs et autres entrepreneurs de biens de salut, imposait \u00e9galement d\u2019islamiser la vulgarit\u00e9. Et cette s\u00e9cr\u00e9tion sociale de la vulgarit\u00e9 affleure partout l\u00e0 o\u00f9 il y a commerce et marchandisation\u00a0\u00bb (p.\u00a076). Apr\u00e8s la Salafiya, on passe \u00e0 l\u2019islam politique \u2013 encore un jeu de mot\u00a0: \u00ab\u00a0depuis que s\u2019est propag\u00e9e cette publicit\u00e9 que \u201cl\u2019islam est la solution\u201d, il s\u2019av\u00e8re que l\u2019islam est devenu un probl\u00e8me\u00a0\u00bb \u2013 et l\u2019auteur d\u00e9crit comme une <em class=\"marquage italique\">novlangue<\/em> les op\u00e9rations s\u00e9mantiques des islamistes. Il approuve cependant la dimension citoyenne et d\u00e9mocratique de ce mouvement. Encore des r\u00e9flexions int\u00e9ressantes sur la guerre (qui \u00e9pargne les soldats et tue les civils) malgr\u00e9 la formule r\u00e9currente \u00ab\u00a0le fanatisme des robots et de l\u2019autre le robotisme des fanatiques\u00a0\u00bb (p.\u00a097) et sur la d\u00e9shumanisation du djihad et du <em class=\"marquage italique\">chahid<\/em> (martyr) compl\u00e8tement sortis de leur signification primitive. Mais le r\u00e9ductionnisme est en miroir\u00a0: \u00ab\u00a0Sur le plan du rapport \u00e0 la connaissance, on peut mettre en \u00e9vidence un r\u00e9ductionnisme du regard chez celui qui observe et \u00e9tudie une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. Cela est particuli\u00e8rement flagrant dans la transformation des \u00e9tudes d\u2019islamologie au cours de ces trois derni\u00e8res d\u00e9cennies. Nous nous retrouvons ainsi face \u00e0 un r\u00e9ductionnisme triomphant, n\u00e9 du jeu de miroir entre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019islamisme et de l\u2019autre l\u2019islamologie\u00a0\u00bb (p.\u00a0102). Il est temps de voir comment pourrait \u00e9merger une raison islamique \u00e9clair\u00e9e, toujours en qu\u00eate de science et nourrie de la rencontre avec la rationalit\u00e9 des nouvelles sciences.<\/p>\n<p id=\"pa4\" class=\"para\" style=\"text-align: justify;\">La seconde partie, \u00ab Qu\u00eate de science \u00bb venant apr\u00e8s le diagnostic de la premi\u00e8re partie du livre, \u00ab Qu\u00eate de sens \u00bb, comme le passage d\u2019une crise identitaire \u00e0 une voie permettant d\u2019explorer le monde, est assez ardue : finalement elle propose de d\u00e9finir ce que peut \u00eatre une raison islamique pour ce si\u00e8cle, qui ne soit pas la raison occidentale d\u00e9nonc\u00e9e comme r\u00e9ductionniste et comme n\u2019ayant pas pris le tournant de la science (en dehors de Deleuze et quelques autres, la pens\u00e9e philosophique ne pense pas les math\u00e9matiques modernes, l\u2019incertitude, etc.). Benkirane propose une sorte de rationalit\u00e9 mystique de l\u2019islam avec tout un \u00e9clairage sur math\u00e9matique et islam \u2013 en commen\u00e7ant par l\u2019exemple tr\u00e8s concret de l\u2019architecture et de la calligraphie. Dans sa construction, l\u2019auteur propose une tr\u00e8s captivante monographie de Mohammed Iqbal, pour montrer les liens entre philosophie, science et po\u00e9sie. L\u2019id\u00e9e est que le po\u00e8te et philosophe pakistanais (et R. Benkirane a cofond\u00e9 un atelier de recherche qui porte son nom) a bien compris ce qui s\u2019est nou\u00e9 au tout d\u00e9but de l\u2019islam. \u00ab Aucune religion, aucune civilisation n\u2019a eu de relations plus symbiotiques avec le monde du savoir et des sciences qui lui \u00e9tait contemporain que l\u2019islam \u00bb (p. 118). Une rationalit\u00e9 religieuse est n\u00e9cessaire, parce qu\u2019elle est biologique (puisque la n\u00e9cessit\u00e9 de croire est en l\u2019homme biologique : \u00ab Il y a indubitablement une \u201ccroyance flottante\u201d dans le religieux qui correspond \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 biologique de l\u2019humain \u00bb, p. 207) et surtout parce que la science moderne est incapable de se comprendre dans le seul cadre de la science. La philosophie et la po\u00e9sie peuvent permettre de retisser la continuit\u00e9 n\u00e9cessaire (et rompue) entre science et religion. Et la rationalit\u00e9 islamique (c\u2019est-\u00e0-dire la th\u00e9ologie musulmane non enkyst\u00e9e dans le salafisme) est appel\u00e9e \u00e0 le faire \u00e0 cause de ses sp\u00e9cificit\u00e9s, difficiles \u00e0 saisir par l\u2019esprit grec \u00e9tant donn\u00e9 la nature \u00ab anti-classique \u00bb du Coran. L\u2019auteur critique cependant Iqbal pour n\u2019avoir pas vu que les musulmans ont manqu\u00e9 l\u2019aspect empirique des Grecs le plus imm\u00e9diat, celui du rapport au pouvoir, de la d\u00e9mocratie, du citoyen debout s\u2019exprimant au milieu de l\u2019agora, alors que, pour le reste, la pens\u00e9e musulmane s\u2019est nourrie de pens\u00e9e grecque. Pour l\u2019auteur l\u2019explication est anthropologique. Le pouvoir a eu raison de l\u2019esprit du Coran : \u00ab La pens\u00e9e islamique de la r\u00e9forme ne cesse d\u2019orbiter autour de la question du politique et de l\u2019autorit\u00e9 ; une question au sujet de laquelle la rencontre hell\u00e9no-arabe n\u2019a pas eu lieu et pour laquelle Iqbal reste, sur un plan pratique et empirique, de peu d\u2019utilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de notre projet de reconstruction. Nul ne peut ignorer combien la monarchie (\u00e0 travers le califat, l\u2019imamat, le sultanat, l\u2019\u00e9mirat) a pris possession du syst\u00e8me sociopolitique en islam \u00bb (p. 145). Pour Iqbal, \u00ab on a beau se connecter avec les sciences de pointe et les philosophies les plus subtiles de notre temps, rien ne changera en termes de rationalit\u00e9 si la question du rapport au pouvoir et \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 n\u2019est pas trait\u00e9e \u00bb (<em class=\"marquage italique\">ibid.<\/em>). Pour l\u2019auteur, c\u2019est surtout que la raison islamique est loin des concepts grecs. Mais c\u2019est vers cette abstraction et id\u00e9alit\u00e9 que se sont tourn\u00e9s les salafistes, pour qui le Coran est devenu une id\u00e9e mythifi\u00e9e. On est tomb\u00e9 dans la fixit\u00e9, au lieu de prendre en compte la cr\u00e9ation continue du monde, qui est l\u2019esprit de l\u2019islam dans le mot \u00ab\u00a0<em class=\"marquage italique\">tawhid<\/em>\u00a0\u00bb unit\u00e9, qui ne veut pas dire unit\u00e9 fixe, mais marche vers l\u2019unit\u00e9. L\u2019\u00e9chec de la rencontre avec la pens\u00e9e grecque a permis le d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e islamique autour du mouvant. Ensuite, en quittant Iqbal, on p\u00e9n\u00e8tre dans des passages ardus\u00a0: math\u00e9matiques et mystiques\u00a0; dimension transcendantale des math\u00e9matiques (leur nature platonicienne permet \u00e0 l\u2019auteur de traiter pareillement la question de la nature incr\u00e9\u00e9e du Coran), explor\u00e9e dans un fascinant luxe de d\u00e9tails et d\u2019<em class=\"marquage italique\">insights\u00a0<\/em>: il s\u2019agit de d\u00e9velopper une philosophie pour les non euclidiens que nous sommes devenus, car la g\u00e9om\u00e9trie classique a montr\u00e9 son incapacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer la connaissance perceptuelle. Benkirane propose un riche d\u00e9veloppement sur la calligraphie, l\u2019architecture, et surtout sur la Qabaa (dans des passages math\u00e9matico-mystiques). Le <em class=\"marquage italique\">tawhid<\/em> est ce qui peut articuler les nouveaux paradigmes sur l\u2019incertitude, l\u2019incompl\u00e9tude, l\u2019inconnaissable avec les relations qu\u2019entretiennent entre elles cultures, civilisations et religions. Comme le fait entendre le terme de <em class=\"marquage italique\">maktoub<\/em>, Dieu, malgr\u00e9 ce qu\u2019en a dit Einstein, joue aux d\u00e9s. Conjuguant monadologie et coranologie, il invente ce beau n\u00e9ologisme, la \u00ab\u00a0magnifiscience\u00a0\u00bb (p.\u00a0265).<\/p>\n<p id=\"pa5\" class=\"para\" style=\"text-align: justify;\">Dans la troisi\u00e8me partie, l\u2019auteur montre que le Coran par sa construction m\u00eame, ses modes rh\u00e9toriques, sa polys\u00e9mie s\u00e9mantique qui allie les contraires, etc., n\u2019est pas un \u00ab Livre-Stock \u00bb mais essentiellement une parole vive et un flux constant de signes. Il ne faut <em class=\"marquage italique\">plus<\/em> y chercher des significations pr\u00e9existantes mais faire advenir des sens jaillissant par leur mise en acte. \u00ab\u00a0Rien dans le Coran ne proc\u00e8de d\u2019une unit\u00e9 th\u00e9matique ou temporelle, d\u2019une chronologie lin\u00e9aire, d\u2019une marche unidirectionnelle. Sous la pouss\u00e9e vert\u00e9brale du leitmotiv affirmant la toute-puissance et mis\u00e9ricorde de Dieu, les versets affleurent sans pr\u00e9venir et fusent incontestablement dans tous les sens. Plut\u00f4t que d\u2019en chercher la signification, c\u2019est-\u00e0-dire des d\u00e9terminismes ramen\u00e9s au Commandement, nous posons la question privil\u00e9gi\u00e9e par le philosophe Gilles Deleuze\u00a0: \u201cComment cela fonctionne\u00a0?\u201d\u00a0\u00bb (p.\u00a0327). Il propose aussi une histoire de Mahomet, telle que la \u00ab\u00a0descente par \u00e9toilement\u00a0\u00bb du Coran ressemble \u00e0 une \u00ab\u00a0percolation\u00a0\u00bb au sens scientifique du terme (et il veut que cela ne soit pas une m\u00e9taphore, p.\u00a0302)\u00a0; ainsi qu\u2019une histoire de l\u2019oralit\u00e9 et de la mise par \u00e9crit du texte \u00e0 la lumi\u00e8re de la th\u00e9orie de l\u2019information (au fond, dit-il, les recherches modernes, en d\u00e9pit de leurs affirmations hautaines, ne font que confirmer la relative fiabilit\u00e9 des moyens de transcription dont a us\u00e9 la tradition islamique \u2013 et nul n\u2019a jamais affirm\u00e9 la sacralit\u00e9 du texte \u00e9crit, mais du texte oral). Dans la derni\u00e8re partie du livre, il va m\u00eame reprendre l\u2019hypoth\u00e8se sous-entendue par certains orientalistes et islamologues, \u00ab\u00a0sceptiques\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0r\u00e9visionnistes\u00a0\u00bb, que Mahomet aurait une \u00ab\u00a0psych\u00e9 n\u00e9vros\u00e9e\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0psych\u00e9 de la d\u00e9viance\u00a0\u00bb\u00a0; il explore avec Iqbal cette hypoth\u00e8se d\u2019un \u00ab\u00a0psychopathe\u00a0\u00bb (par opposition aux salafistes qui seraient des parano\u00efaques)\u00a0: \u00ab\u00a0Nous sommes en pr\u00e9sence d\u2019un r\u00e9gime discursif erratique \u00e9manant d\u2019un schizo\u00efde \u201cd\u00e9lirant le monde\u201d selon l\u2019expression consacr\u00e9e par le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste F\u00e9lix Guattari. Mais la question demeure\u00a0: comment un psychopathe \u2013 selon le terme utilis\u00e9 par Mohammed Iqbal \u2013 jusque-l\u00e0 modeste, discret et en retrait, a-t-il pu imposer une raison religieuse, sa voie et sa loi sans m\u00eame \u00eatre le roi-despote que ses disciples auront vite fait d\u2019introduire \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00c9tat arabe dont il fut tout de m\u00eame \u00e0 l\u2019origine\u00a0? [\u2026] Le questionnement de Iqbal rejoint d\u2019une certaine mani\u00e8re les affirmations de Deleuze et Guattari sur le fait que dans la sc\u00e8ne psychique le d\u00e9lire n\u2019est pas familial (\u0153dipien) mais mondial (racial, civilisationnel). [\u2026] Iqbal comme Deleuze et Guattari sublime ainsi la psychopathologie pour ce qu\u2019elle fait \u00e9merger des soubassements cr\u00e9atifs et r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs de l\u2019ordre social et de l\u2019imaginaire collectif\u00a0\u00bb (p.\u00a0384 <em class=\"marquage italique\">sq<\/em>.). Les parano\u00efaques ce sont les experts et les religieux. L\u2019auteur va pr\u00e9senter trois penseurs majeurs ayant propos\u00e9 un travail critique sur les raisons islamique, arabe et coranique\u00a0: Mohammed Arkoun, Mohammed Abed Al-Jabri, Muhammad Shahrour, avant d\u2019annoncer la couleur de la fin\u00a0: \u00ab\u00a0Que nul n\u2019entre ici s\u2019il n\u2019est pas PO\u00c8TE.\u00a0\u00bb Le Coran est rhizomique et suit une logique de la sensation, vibratile, celle de l\u2019oralit\u00e9, qui entre en contraste avec la rationalit\u00e9 grecque\u00a0: \u00ab\u00a0Grammaire syst\u00e9matique et logique vibratile des racines\u00a0\u00bb. Telles sont les deux transcendances du Coran. Il y a des choses tr\u00e8s belles sur la grammaire arabe, les sp\u00e9cificit\u00e9s de l\u2019alphabet consonantique ainsi que l\u2019architecture s\u00e9mantique des langues s\u00e9mitiques (immortalit\u00e9 et sacralit\u00e9 des significations contenues dans les racines verbales).<\/p>\n<p id=\"pa6\" class=\"para\" style=\"text-align: justify;\">Le chapitre final expose comme en apoth\u00e9ose un jeu sur les mots \u2013 \u00ab De l\u2019intellection fragile \u00e0 la raison agile \u00bb \u2013 qui, pour \u00eatre virtuose, n\u2019a rien ici de pompeux : c\u2019est bien la non lin\u00e9arit\u00e9 du Coran qui est en jeu, sa complexit\u00e9 fondamentale. La position de l\u2019auteur est de s\u2019insurger radicalement contre les courants actuels qui constituent une dogmatique de l\u2019islam. Sur le d\u00e9senchantement, le r\u00e9ductionnisme, le mat\u00e9rialisme, il est tr\u00e8s convaincant. Il est tr\u00e8s convaincant aussi sur la fa\u00e7on dont il ouvre les concepts islamiques et les fait vivre dans une philosophie des sciences repens\u00e9es. L\u2019auteur \u00e9crit avec fi\u00e8vre, notamment dans la critique de ce qui se trame de nos jours, o\u00f9 \u00ab la profondeur \u00e9voque les nappes en sous-sol, la g\u00e9ologie, les \u00e9nergies fossiles et toute la g\u00e9opolitique qui en d\u00e9coule. P\u00e9trole et Am\u00e9rique, sous-sol et puritanisme. Nous disions qu\u2019au tout d\u00e9but de cette histoire la r\u00e9v\u00e9lation coranique descendait du plan c\u00e9leste par un syst\u00e8me de percolation. Aujourd\u2019hui, depuis ces juteux sous-sols, ces nappes de bitume remontent en surface pareillement par percolation : elles entachent toute l\u2019\u00e9tendue et l\u2019horizon. Cette pollution majeure sur le monde vaut peut-\u00eatre son \u201cpesant d\u2019or\u201d mais elle donne \u00e0 voir comment l\u2019hypocrisie s\u2019origine toujours dans la profondeur, les fondations : elle est essentiellement un m\u00e9tabolisme dysfonctionnel du sous-sol. L\u2019hypocrisie accentue donc le hiatus [<em class=\"marquage italique\">sic<\/em>] entre l\u2019\u00e9nonciation th\u00e9ologique et ses effectuations mentales et comportementales, entre juridiction religieuse et pratique, entra\u00eenant une d\u00e9coh\u00e9rence du r\u00e9el\u00a0\u00bb (p.\u00a0447-448). Cette verve, valant juxtaposition d\u2019analyses rigoureuses, intens\u00e9ment suggestives, et de propositions envol\u00e9es, l\u00e2ches ou l\u00e2ch\u00e9es, constitue une sorte d\u2019obstacle \u00e0 la lecture \u2013 comme pens\u00e9e \u00e9sot\u00e9rique \u2013 tout en faisant l\u2019unit\u00e9 du livre, qui travaille le langage et veut l\u2019union spirituelle avec la po\u00e9sie et, par-l\u00e0, renoue avec un dogmatisme paradoxal, fort diff\u00e9rent de celui des acteurs th\u00e9ologico-politiques qu\u2019il combat.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Taussig Sylvie, \u00ab\u00a0Reda Benkirane, Islam, \u00e0 la reconqu\u00eate du sens. Paris, \u00c9ditions le Pommier, 2017, 512\u00a0p.\u00a0\u00bb, Archives de sciences sociales des religions, 2018\/4 (n\u00b0 184), p. 193-196. URL : https:\/\/www.cairn.info\/revue-archives-de-sciences-sociales-des-religions-2018-4-page-193.htm &nbsp; C\u2019est un d\u00e9fi de rendre compte de cet essai stimulant, du fait de sa langue inspir\u00e9e, de sa profusion&#8230; <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/reda.archipress.org\/?p=2221\">Lire plus \/ Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-2221","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2221","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2221"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2221\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2221"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2221"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/reda.archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2221"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}