{"id":614,"date":"2014-05-27T07:38:16","date_gmt":"2014-05-27T07:38:16","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/reda2\/?page_id=614"},"modified":"2014-05-27T07:38:16","modified_gmt":"2014-05-27T07:38:16","slug":"la-france-son-universalisme-et-ses-nouveaux-barbares","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/reda.archipress.org\/?page_id=614","title":{"rendered":"La France, son universalisme et ses nouveaux barbares"},"content":{"rendered":"<div align=\"right\" style=\"color: #000000;\">\n<div align=\"left\">\n\t\tpar R&eacute;da Benkirane&nbsp;<span style=\"font-size: 13px;\">[printfriendly]<\/span>\n\t<\/div>\n<div align=\"left\">\n\t\tarticle paru dans S&eacute;zame, Paris, No 2, janvier 2006\n\t<\/div>\n<div align=\"left\">\n\t\t&nbsp;\n\t<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n\t\tL&#39;embrasement des cit&eacute;s de l&#39;automne 2005 a r&eacute;v&eacute;l&eacute; au monde une France quelque peu schizophr&eacute;nique et passablement d&eacute;termin&eacute;e par son pass&eacute; colonial. Sur le plan international, la R&eacute;publique&nbsp;<em>projette&nbsp;<\/em>son universalisme (clamant haut et fort que&nbsp; &laquo;tous les hommes sont fr&egrave;res, libres et &eacute;gaux&raquo;) et, sur le plan national, elle&nbsp;<em>refl&egrave;te<\/em>&nbsp;un diff&eacute;rentialisme d&#39;inspiration anglo-saxonne (pour qui&nbsp;<em>&laquo;l&#39;homme semblable est &eacute;gal, le diff&eacute;rent est inf&eacute;rieur&raquo;<\/em><em>)<\/em>. Comment expliquer l&#39;embarrassante asym&eacute;trie du mod&egrave;le r&eacute;publicain dans la perception de l&#39;humanit&eacute; et de la citoyennet&eacute;?\n\t<\/p>\n<\/div>\n<div align=\"justify\" style=\"color: #000000;\">\n\tDisons-le sans d&eacute;tour : derri&egrave;re l&#39;&eacute;chec du mod&egrave;le r&eacute;publicain d&#39;int&eacute;gration et les d&eacute;nonciations convenues de la discrimination &#8211; terme vague et politiquement correct -, il y a une &laquo;maladie honteuse&raquo;, le racisme, qui affecte &eacute;pisodiquement la souche fran&ccedil;aise et sur laquelle, somme toute, historiens, anthropologues et d&eacute;mographes sont en d&eacute;ficit d&#39;hypoth&egrave;se. Son expression, m&ecirc;me feutr&eacute;e et invisible, est terriblement efficace. Int&eacute;rioris&eacute;e, elle constitue la plus infranchissable des barricades &#8211; mentales &#8211; pour l&#39;int&eacute;gration et l&#39;assimilation.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tAu pays de la R&eacute;volution fran&ccedil;aise, le racisme para&icirc;t non seulement injustifiable mais constitue une &eacute;nigme anthropologique inexplicable. Comme si le discours universaliste &eacute;manant des Franciliens du XVIIIe si&egrave;cle concernait certes le citoyen de la R&eacute;publique ainsi que le mythique &laquo;bon sauvage&raquo; r&ecirc;v&eacute; par Rousseau mais aucunement les populations r&eacute;elles d&#39;outre-mer d&ucirc;ment soumises, celles-ci, &agrave; la traite et\/ou &agrave; l&#39;exploitation durable et &laquo;civilisatrice&raquo; des colons.\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tMais en quoi l&#39;histoire coloniale a-t-elle &agrave; voir avec la question des banlieues et de ses jeunes, demandera-t-on &agrave; juste titre ? Le lien est direct mais il est en fait occult&eacute;. C&#39;est l&#39;objet d&#39;un d&eacute;ni, celui d&#39;une absence criante dans l&#39;historiographie officielle. A l&#39;&eacute;cole primaire et secondaire, les jeunes Fran&ccedil;ais &eacute;voquent de mani&egrave;re superficielle et allusive l&#39;histoire coloniale. Comment l&eacute;gitimement pr&eacute;tendre qu&#39;il s&#39;agit d&#39;une histoire p&eacute;riph&eacute;rique quand elle s&#39;&eacute;tire tout le long du XIXe si&egrave;cle et une bonne partie du XXe si&egrave;cle ? Comment ne pas voir de filiation entre cette histoire &laquo;sensible&raquo;, refoul&eacute;e &#8211; parce que l&#39;universalisme fran&ccedil;ais y fut mis entre parenth&egrave;ses &#8211; et les habitants des quartiers sensibles qui s&#39;originent dans l&#39;&eacute;migration des ex-colonies et qui ont &eacute;t&eacute; sciemment concentr&eacute;s &#8211; pour ne pas dire mis au ban &#8211; dans l&#39;espace p&eacute;ri-urbain?\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tLorsque le Ministre de l&#39;int&eacute;rieur, confront&eacute; en 2004 &agrave; un nombre ph&eacute;nom&eacute;nal de profanations de lieux de culte et cimeti&egrave;res juifs et musulmans, mandate le m&eacute;decin humanitaire Jean-Christophe Rufin pour &eacute;tablir un rapport sur la lutte contre le racisme et l&#39;antis&eacute;mitisme, son diagnostic est sans appel. Il recommande et applique un traitement diff&eacute;rentialiste de cette &laquo;lutte&raquo; au sein de la R&eacute;publique. Face aux diverses formes de racisme, le Rapport Rufin (<em>Chantier sur la lutte contre le racisme et l&#39;antis&eacute;mitisme<\/em>, Rapport au Ministre de l&#39;int&eacute;rieur, Minist&egrave;re de l&#39;int&eacute;rieur, de la s&eacute;curit&eacute; int&eacute;rieure et des libert&eacute;s locales, Paris, 2004.&nbsp; va s&#39;attacher &agrave; &eacute;tablir un traitement asym&eacute;trique dans la pr&eacute;vention, la dissuasion et la r&eacute;pression du racisme et de l&#39;antis&eacute;mitisme. Tout est mis en oeuvre par exemple pour faire une distinction quasi ontologique entre jud&eacute;ophobie et islamophobie. Derri&egrave;re cette dichotomie d&#39;approche, on comprend que le travail m&eacute;moriel a &eacute;t&eacute; entrepris vis-&agrave;-vis des citoyens de confession juive et des atrocit&eacute;s commises &agrave; leur encontre mais pas encore s&#39;agissant des Fran&ccedil;ais dont le pass&eacute; se m&ecirc;le au fait colonial.\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tPour comprendre la grille d&#39;analyse du Rapport Rufin, encore faut-il savoir que son auteur, brillant essayiste et &eacute;crivain, est l&#39;esprit visionnaire de&nbsp;<em>l&#39;Empire et les nouveaux barbares<\/em>&nbsp;(Paris, Jean-Claude Latt&egrave;s, 1992), une th&eacute;orie sur l&#39;humanit&eacute; contemporaine dont la puissance explicative est sans commune mesure avec la version &laquo; fast-culture &raquo; du &laquo;choc des civilisations&raquo;. &laquo;Le semblable est &eacute;gal, le diff&eacute;rent est inf&eacute;rieur&raquo; insiste Rufin qui fait du diff&eacute;rentialisme un enjeu g&eacute;opolitique.\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tRufin distingue d&#39;un c&ocirc;t&eacute; l&#39;Empire (le monde occidental, m&ucirc;r, riche et repu) et d&#39;autre part les&nbsp;<em>terrae incognitae<\/em>o&ugrave; croupissent les nouveaux barbares (une jeunesse pauvre et en tr&egrave;s grand nombre). Une ligne de d&eacute;marcation Nord-Sud, que Rufin nomme le limes s&eacute;pare l&#39;Empire et les terrae incognitae, le Centre et la P&eacute;riph&eacute;rie, la sur- et la sous-humanit&eacute;. &laquo;L&#39;id&eacute;ologie du limes est une morale de l&#39;in&eacute;galit&eacute;&raquo; constate-t-il cr&ucirc;ment et lucidement.\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est bien cet imaginaire-l&agrave; qui hante la soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise confront&eacute;e &agrave; sa propre prog&eacute;niture. Cette fronti&egrave;re entre les uns et les autres se refl&egrave;te dans le Rapport Rufin sur le racisme et l&#39;antis&eacute;mitisme probablement parce qu&#39;elle est profond&eacute;ment inscrite dans les structures mentales et l&#39;inconscient collectif. Ainsi il devient &eacute;vident que les banlieues correspondent aux fameuses terrae incognitae, ces zones de dissidence, de non-droit et de non-citoyennet&eacute; o&ugrave; grouillent la &laquo;racaille&raquo; et les voyous.\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tCe n&#39;est pas le mythe rousseauien du &laquo;bon sauvage&raquo; mais la mystique des nouveaux barbares que la R&eacute;publique diffuse depuis ses zones suburbaines. Cette p&eacute;riph&eacute;rie humaine et urbaine fonctionne comme le r&eacute;ceptacle des peurs et phobies de la soci&eacute;t&eacute; dominante : la violence et la d&eacute;linquance chronique d&#39;une jeunesse en d&eacute;sh&eacute;rence, la religion dangereuse et ses adeptes fanatiques, la polygamie africaine et sa reproduction fr&eacute;n&eacute;tique, les coutumes archa&iuml;ques, le teint, le bruit, les odeurs de cette humanit&eacute;-l&agrave;&#8230;\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tSi l&#39;universalisme a de tous temps &eacute;t&eacute; la marque de fabrique de la R&eacute;publique, force est de constater que le diff&eacute;rentialisme s&#39;est largement d&eacute;ploy&eacute; en intra-muros. Le plaidoyer actuel pour la discrimination positive, d&eacute;fendu non sans coh&eacute;rence par une partie des d&eacute;cideurs &eacute;conomiques et politiques, est la reconnaissance de cet &eacute;tat de fait. Et l&#39;alternative est la suivante; soit il faut changer la soci&eacute;t&eacute;, en travaillant sur ses mentalit&eacute;s profondes pour la hisser &agrave; nouveau &agrave; ses universaux de libert&eacute;, d&#39;&eacute;galit&eacute; et de fraternit&eacute;, soit la situation &eacute;conomique, politique et sociale actuelle est ent&eacute;rin&eacute;e et il faut logiquement r&eacute;viser l&#39;universalisme la&iuml;c et promouvoir une discrimination positive qui d&eacute;fende la diversit&eacute; mais au prix de l&#39;abandon de l&#39;id&eacute;al &eacute;galitaire. L&#39;heure du choix a sonn&eacute;. Il n&#39;y aura pas de solution d&#39;entre-deux sans enfoncer la R&eacute;publique&nbsp; dans une schizophr&eacute;nie identitaire et un dysfonctionnement r&eacute;current.\n\t<\/p>\n<\/div>\n<p>\n\t&nbsp;\n<\/p>\n<div align=\"right\" style=\"color: #000000;\">\n\tR&eacute;da Benkirane\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par R&eacute;da Benkirane&nbsp;[printfriendly] article paru dans S&eacute;zame, Paris, No 2, janvier 2006 &nbsp; L&#39;embrasement des cit&eacute;s de l&#39;automne 2005 a r&eacute;v&eacute;l&eacute; au monde une France quelque peu schizophr&eacute;nique et passablement d&eacute;termin&eacute;e par son pass&eacute; colonial. 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